Bernard Noël, la puissance d’une présence

Du jour au lendemain, Entretiens avec Alain Veinstein, de Bernard Noël (L’Amourier éditions).

Dossier Bernard Noël sur remue.





C’est un livre essentiel, à la fois introduction et prolongement à l’œuvre de Bernard Noël, car la réflexion qui l’anime couvre une quarantaine d’années.
Les éditions de l’Amourier ont eu la magnifique idée de rendre accessible aux lecteurs une série d’entretiens qu’Alain Veinstein enregistra pour la radio. Les rendez-vous réguliers entre les deux hommes forment une histoire à part entière, et sont également un hommage au travail unique que réalisa Alain Veinstein autour de la littérature, avec les écrivains, sur France Culture.

En France, il n’y a pas d’équivalent au travail de Bernard Noël. Artiste inclassable, auteur de poèmes, essais sur la peinture, récits, romans, la littérature est pour lui — et pour ses lecteurs — inséparable de la réflexion. Ses livres portent la langue à ce point de fusion où l’aventure de lire ne se distingue pas du risque de penser. Est-ce pour cela qu’il échappe à l’éloge médiatique qui aurait pu, aurait dû lui donner la célébrité ? Le fait est que, honoré à l’université, choyé par son éditeur principal P.O.L. et par d’autres, parfois plus discrets mais indispensables, Bernard Noël demeure un écrivain qu’il faut aller chercher, découvrir sur les rayons des bonnes librairies. Ce qui fut pour moi — et qui j’espère l’est toujours pour d’autres —, l’occasion des rencontres les plus magiques. On ouvre un livre sur une table et on est prise, emportée. Car le travail de penser est un vivier d’émotions.
L’œuvre de Bernard Noël est poétique. La singularité de la poésie est peut-être qu’elle met au bord du gouffre, un gouffre éthique et politique. Je pense à Paul Celan notamment. À Celan, on a accordé ce statut de philosophe de la poésie. L’ombre de la Shoah, son traumatisme historique ont placé à la vue de toutes et de tous la parole de Celan. Bernard Noël fait partie des rares écrivains français qui n’auront cessé de mettre en lien Histoire et individualité. Ce livre d’entretiens, qu’on lit comme l’histoire en mouvement d’une recherche, restitue bien cette articulation de la personne et du monde. Née d’un dérangement, dérangement intrinsèque à soi, à l’être dans le monde, la littérature est le moyen d’avancer au milieu des ombres et des obscurcissements de toutes espèces. Avancer quand même. Résister. Entailler. Défricher. Lutter. Traverser. Fendre. Percer. Sortir. Franchir. Tous ces mots font des gestes. Tous ces mots sont du corps. Et le corps engage la pensée.
L’œuvre de Bernard Noël interroge la réalité et sa représentation. C’est ce qu’il dit à propos de la peinture de Géricault, ajoutant que le peintre « pose cette question avec violence ». Violence à l’œuvre également dans les livres de l’écrivain, et le contraste est si fort avec la voix dont la douceur marque les auditeurs — élocution impeccable, fermeté de la parole qui s’invente au fur et à mesure, voix claire, émission toujours égale qui invite à s’approcher —, qu’il met en lumière une vérité : la littérature, lorsqu’elle ne se contente pas de constater et de reproduire, est violente. Vérité et non pas leçon. Bernard Noël est à l’opposé de cette posture. « Vous voulez travailler à partir du regard et pas à partir du savoir », dit Alain Veinstein. Ce à quoi l’écrivain répond : « Parce que le savoir est souvent associé à des opinions. » Cette façon de toujours réinterroger sa pratique, son usage récurrent de l’expression « au fond » qui révèle à la fois l’approfondissement et son infini, disent la quête d’une justesse, sinon d’une vérité, et leur permanente remise en cause. Il en va de la littérature comme de la vie, elle nécessite un continuel ajustement.
La violence de l’art est une brèche, une trouée dans la violence faite à l’homme. C’est ce que Bernard Noël dit de Roman Opalka qui, jour après jour, a consacré sa vie à peindre la suite des nombres, et auquel il a consacré un roman majeur en 2012, Le Roman de l’être : « Le geste pour qu’il ait cette efficacité et cette charge suppose une réflexion, une pratique qui permet une décharge de présence très violente ensuite. »
Il s’agit peut-être de faire face en opposant la puissance d’une présence à qui voudrait l’effacer. N’est-ce pas là un geste d’ordre politique, au sens le plus noble du terme, un geste qui préserve l’intégrité de l’humain ? La passion de Bernard Noël pour les peintres forme une sorte de miroir : la littérature se voit dans la peinture. La matérialité de cet art, l’espace avec lequel les peintres peuvent « se battre », engage physiquement le corps.
Écrire également, Bernard Noël me l’a appris très tôt, dès que j’ai lu, adolescente, Extraits du corps, Le Château de Cène, L’Outrage aux mots. La tension qui en résulte dans la langue est ce que le roman dénoue. Le poème, aussi, d’une autre façon. Je ne sais pas si le poème dénoue ou s’il maintient la tension vivante, vibrante dans l’air donné par le rapport organisé du mot et du blanc. La tension du temps.

Alternant essais, romans, poèmes, Bernard Noël cherche différentes façons de déplier le réel et d’en ouvrir les sens. Dans les romans-monologues, son travail autour des pronoms personnels, les différents mode d’appropriation et d’investigation du monde, en est l’une des éclatantes propositions. Ce sont entre autres, le « vous » de La Maladie de la Chair, le « je » de La langue d’Anna, le « il » de La Maladie du sens, le « nous » du Monologue du Nous, réunis dans le volume IV des œuvres chez P.O.L., La Comédie intime. L’usage du pronom personnel engage le sujet autant qu’il décrit une vision. Dedans-dehors et dehors-dedans sont les deux espaces qui architecturent l’œuvre et c’est leur inlassable articulation par l’écriture qui fait temps. « Le réel c’est sans doute la relation que, grâce au langage, nous avons avec la réalité. Mais ce réel n’est qu’une espèce de passerelle, et sans doute beaucoup plus souvent, un obstacle. » Précision et doute, mouvement qui questionne une affirmation aussitôt énoncée. Tel est Bernard Noël. Rien d’instable cependant dans cette pensée, car, à le lire, on devient solide. Ses livres donnent énergie, endurance, ténacité, désir.

Au fil des entretiens, sous l’œil d’Alain Veinstein et de ses questions « comme amicales caresses », ainsi que l’écrit Michel Séonnet, on voit l’écrivain au travail, toujours engagé sur le chemin du découvrir, du comprendre. « Découvertes souvent infimes mais qui prenaient sens par l’accumulation », dit-il à propos d’un séjour qu’il fit au mont Athos pendant lequel il participa à un travail de fouille avec les moines. Au fond, c’est peut-être cela la littérature, l’accumulation de notes infimes, de relevés qui, par agrégation, font sens, ou, du moins, dessinent un chemin. Extrême précision de la réflexion, de la syntaxe, netteté du vocabulaire, on peine à imaginer que ces entretiens sont oraux, donc pris sur le vif dans l’instantané de la pensée et de sa formulation. C’est dire la richesse de sens qui anime la langue de l’écrivain.
Voici ses mots durant un entretien de juin 1997 : « Je crois que le sens, c’est avant tout un mouvement qui naît de l’exercice de la pensée, de la conscience de la relation qu’on entretient avec les livres, avec les autres, avec la société en général, et ce qui est peut-être difficile à assumer pour l’humanité d’aujourd’hui, en tout cas dans nos sociétés occidentales, c’est que ce sens il faut que chacun en soit responsable, chacun de nous est un émetteur de sens, mais en relation avec les autres. C’est peut-être ça la culture, le partage de tout cet univers, de tout ce qu’a engendré la langue qui fait que nous avons en commun un tas de choses qui sont là. On les partage en articulant la même langue et ce partage est sans fin. »


Claudine Galea.


Les livres de Bernard Noël sont publiés chez P.O.L., et aux éditions Flammarion, Gallimard, Unes, Fata Morgana, Lignes & Manifeste, Talus d’Approche, Cercle d’Art, Ubacs, Scorff, André Dimanche, Belfond, La Différence, La Dragonne, Calligrammes, Cadastre&zéro, Ombres, Mémoire du livre, L’Amourier.

27 avril 2018