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Patrice Pluyette | Carnet de route au Museum, 2




18-22 avril 2017 : cette fois-ci je pars à Concarneau, à quelques kilomètres seulement de chez moi au lieu des 1500 de la mission précédente (ça y est, je me prends pour un aventurier). Il fait beau, le printemps s’est installé sur le bord des routes et ailleurs vraisemblablement, je m’y rends en voiture (comme à Besse, d’ailleurs). L’organisation prévoyait de m’héberger sur place mais dormir à 4 ou 6 par chambre me fait un peu peur (l’écrivain est du genre pas si aventurier que ça, vous l’aurez compris). La mission consiste à identifier, décrire et nommer par genre et espèce (la taxonomie) des organismes prélevés par chalutage et dragage dans le canal du Mozambique lors de la campagne océanographique de janvier-février 2017 au large de l’île Mayotte, des Glorieuses et des Comores, à bord du bateau l’Antea. Il s’agit de cnidaires (coraux, anémones, polypes et méduses), d’éponges et d’échinodermes (oursins, ophiures). Le matériel a été ramené de Mayotte par avion à Paris, puis de Paris à Concarneau en transporteur. Dans l’océan Indien, le travail avait pour objectif l’exploration et l’étude de la biodiversité benthique profonde de Mayotte et des Îles Eparses. La mission s’appelle Biomaglo (Biodiversité-Mayotte-Glorieuses).

À Concarneau, l’espace mis à disposition des chercheurs permet une meilleure efficacité de recherche, même si la salle d’étude qui se trouve dans la station marine au-dessus des aquariums du Marinarium est étroite, en longueur (mais donne sur la mer, à l’ouest, ce qui nous vaut de beaux couchers de soleil). La station marine est la première station biologique dans le monde, fondée en 1859. Une dizaine de spécialistes la remplissent, et comme à Paris en janvier ou à Besse en mars, viennent du monde entier : Espagne, Pays-Bas, Canada, Moscou, Tel-Aviv, Texas, Minnesota, Autriche. Et de plusieurs endroits en France. Je fais la connaissance de Cécile Debitus, chimiste et spécialiste des éponges, qui me montre comment regarder le spicule (squelette) et faire des coupes isthologiques (le tissu). Le diamètre d’une éponge varie de 5 millimètres à 1 mètre (on parle alors d’éponge barrique ou Xestospongia). Il y a des éponges carnivores, comme me l’explique Jean Vacelet, ancien chercheur au C.N.R.S. Elle se nourrissent de crevettes qu’elles mettent plusieurs jours à ingérer et à rejeter. Fran Ramil, de l’université de Vigo en Galice s’occupe, lui, de coraux. Thomas Saucede observe les oursins, dont on dénombre 1000 espèces décrites dans le monde et des tailles allant de 1 millimètre à 30-40 centimètres. Certains oursins sont mous (oursins dits « pancakes », ou « bérets »), les autres sont appelés oursins crayons. On me montre les photos prises par le Scampi, caméra de 700 kg qui explore le fond de l’océan jusqu’à 900 mètres. On y décèle quelques requins.


15-18 mai 2017 : retour à Paris, après plusieurs mois d’absence, où je retrouve mon cher Muséum auquel je deviens toujours plus attaché, presque amoureux tant sont nombreuses les énergies qui gravitent autour de lui (scientifiques, historiques, aventurières, esthétiques, artistiques), et son beau jardin que le printemps a parsemé de fleurs. Il fait beau et chaud, presque 30 degrés à l’ombre. Je vais animer un atelier d’écriture coordonné par Florence Goudenèche, professeur-relais au Muséum. La deuxième partie de ma résidence commence maintenant : il va s’agir de s’ouvrir au public d’Île-de-France pour témoigner de mon expérience auprès des scientifiques à travers des ateliers, des rencontres et des conférences. En attendant j’ai pris quelques rendez-vous avec des dessinateurs naturalistes et scientifiques pour découvrir leur métier. Agathe Haevermans, d’abord, dont le bureau se trouve au-dessus de la galerie de botanique. Elle dessine surtout des plantes, à l’encre de Chine. Le dessin naturaliste ne s’accompagne pas de commentaires, se suffit à lui-même, ce qui n’est pas le cas du dessin scientifique. Pascal Le Roch s’y consacre : ostéologie, de l’infiniment petit au moyennement grand, du visible à l’invisible. Il peint à l’acrylique. Didier Geffard-Kuriyama, lui, fait partie de la plateforme d’iconographie scientifique. Il illustre le travail des chercheurs. Tous les trois m’accueillent chaleureusement et me font partager leurs techniques et connaissances artistiques avec zèle.


Pour mon atelier d’écriture du 18 mai, j’ai donné rendez-vous aux participants devant la grande galerie de l’Évolution. Ils sont une douzaine, tous professeurs en Île-de-France. Je leur propose de se perdre dans le jardin en notant des noms de plantes qui leur semblent poétiques, puis de faire la même chose à l’intérieur de la grande galerie avec les animaux. L’écriture commence alors : rédiger un récit de voyage réel ou imaginaire, vécu ou inventé, où le personnage est à la recherche d’un être vivant, d’un objet ou de lui-même, selon une sorte de quête philosophique. Ils utiliseront les éléments de leur liste. Après une heure d’écriture au café en hauteur sous la voûte translucide, dans une atmosphère exotique influencée par une bande-son tropicale avec pluie, orage, forêt après l’orage, nous nous rendons à l’amphithéâtre de Paléontologie décoré par Cormon dans la galerie d’Anatomie Comparée pour que chacun lise son texte. En les écoutant, je retiens les termes de Sophora du Japon, arbre de Judée, eucariote. Ces trois heures d’écriture en immersion auront beaucoup plu et je m’en réjouis.



14-17 juin 2017 : Felix Lallemand, post-doctorant en botanique, m’a donné rendez-vous à 14h devant le bâtiment de Phanérogamie du Muséum de Paris pour une visite privée du fascinant herbier national, fermé au public, et tout récemment rénové. C’est le plus grand herbier au monde avec 6 millions de spécimens pour les plantes à fleurs, à quoi l’on ajoute 3 millions de cryptogrammes, lichen, algue, champignon, fougère, mousse. L’espace, réparti sur plusieurs niveaux et longueurs, se trouve sous conditionnement d’air (température et humidité). A l’entrée de chaque étage un S.A.S. est éclairé d’une lumière bleue qui tue les insectes, un des pires ennemis des modèles. Ils sont rangés dans des chemises cartonnées, triées par couleur. On extraie les chemises de leur rangement horizontal et on vient les ouvrir sur une tablette qui se tire dans les rayonnages ou sur une table près des fenêtres. C’est ainsi que s’offre à moi le fruit des recherches de Tournefort au 17e siècle, plantes conservées presque intactes et comptant parmi les plus anciennes. J’observe aussi avec fascination les échantillons prélevés par Humboldt et Bonpland au début du 19e siècle lors de leur tour de l’Amérique du Sud, et ceux de Lamarck. Je les imagine le soir, après une journée entière à arpenter la jungle, en train d’herboriser les récoltes sous leur tente et la lumière d’une lampe à pétrole. On pourrait presque apercevoir un moustique mis sous presse par hasard. Dans une salle à part on me montre la couronne de Ramsès II, vieille de 4000 ans, et l’herbier de Jean-Jacques Rousseau. Il a fallu prendre des gants pour manipuler ces reliques.

Herbier Humboldt et Bonbland

Couronne de fleurs de Ramsès II

Herbier de J.J. Rousseau

Le lendemain, c’est au tour de François Farges, minéralogiste, professeur au Muséum et dont je possède un livre magnifique consacré à la collection de pierres de Roger Caillois, de s’occuper de moi. De façon générale, que ce soit lui ou d’autres éminents spécialistes, je mesure toute ma chance d’être pris entre de si bonnes mains au Muséum. Nous entamons un tour approfondi de la galerie de Minéralogie. Je ne peux retranscrire ici la somme d’informations, alliées à l’image, que je reçus cet après-midi là tant François Farges est érudit, mais j’ai noté quelques noms de pierres qui me semblent remarquables : microcline, épidote, boulangerite, fluorapatite, crocoïte, zoïsite, benitoïte.

Collection de pierres de Roger Caillois

En fin de semaine, comme ce sera le cas en juillet et en septembre, un atelier d’écriture est prévu dans une des salles de la rotonde à la ménagerie, ouvert à tous. Je le dirige. Le thème : la nature exposée. Intitulé de l’atelier :

« Dans un zoo, la nature est exposée : s’agit-il vraiment de la nature ? Quelles sont les limites entre la nature originelle et celle conditionnée par l’humain ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes une partie de cette nature ? Dans ce cas, qui met en scène qui ? »

25 septembre 2017 : conférence à deux voix à Paris, auditorium de la grande galerie de l’Evolution du Muséum d’Histoire naturelle avec Guillaume Lecointre, zoologue, systématicien, professeur au Muséum et conseiller scientifique du président. Il est mon référent depuis le début de ma résidence. L’intitulé : « l’Histoire naturelle et le roman initiatique ». Le descriptif, tel qu’on le lit sur Internet :

AUPRÈS DES CHERCHEURS DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE, L’ÉCRIVAIN PATRICE PLUYETTE S’IMMERGE AVEC UN REGARD NEUF DANS L’EXPLORATION DE LA BIODIVERSITÉ À TRAVERS LES OCÉANS ET LES CONTINENTS AUTOUR DES CAMPAGNES ZOOLOGIQUES DE COLLECTE DE SPÉCIMENS ET DE LEUR IDENTIFICATION SCIENTIFIQUE EN ATELIER DE TRAVAIL COLLECTIF.

Cette résidence d’écrivain met en contact l’Histoire naturelle en tant que science vivante et le roman initiatique en tant que genre littéraire, autant nourri par les expéditions passées que par le travail actuel des chercheurs. Le roman initiatique mobilise la quête de soi, la quête de signification du monde à travers notre propre monde imaginaire. Patrice Pluyette et Guillaume Lecointre proposent de rencontrer le public à cette charnière culturelle. Cette action est soutenue par l’île-de-France et le Muséum national d’Histoire naturelle. 

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La vidéo de cette conférence se trouve ici. Guillaume et moi referons à peu près la même prestation à la médiathèque la Buanderie de Clamart (92) le 17 février 2018.

Mercredi 15 novembre 2017 : je trie les modèles de cristaux de la collection Romé de l’Isle, physicien et minéralogiste français du XVIIIe siècle, considéré comme l’un des créateurs de la cristallographie moderne. Je suis en compagnie de François Farges dans un bureau attenant à la galerie de Minéralogie et nous observons chaque pièce en la tournant dans tous les sens afin d’identifier le nom de la figure qu’elle représente en fonction d’un modèle papier. C’est émouvant de manipuler ces modèles originaux d’une grande valeur puisque Romé de l’Isle lui-même dans son testament précise que les modèles verts sont extrêmement précieux. Ils ont été découverts récemment au fond d’un tiroir du Muséum, découverte à la suite de laquelle François Farges m’a appelé pour que je m’émerveille à mon tour et les trie avec lui – joli cadeau, merci !


Samedis 18 novembre et 16 décembre 2017  : animations d’ateliers d’écriture de 10h à 13h ouverts à tous et coordonnés par Véronique Roy dans le prestigieux amphithéâtre Cormon de la galerie de Paléonthologie et d’Anatomie comparée du Muséum. Ils remportent un vif succès. Le thème : « écrire la découverte ». Le descriptif :

« Écrire un poème, un roman, une nouvelle, c’est ouvrir les yeux pour la première fois sur ce que tout le monde connaît déjà. C’est redécouvrir ou faire redécouvrir le monde pour soi et pour le lecteur. A notre époque où tout semble déjà découvert, est-il encore possible de découvrir ce qui existe déjà ?

À la manière des récits de voyage de découverte du 18esiècle et 19e siècle (Bougainville, Cook, Darwin), Patrice Pluyette invite à se mettre en situation d’émerveillement face à un paysage ou un animal qu’on voit pour la première fois, qu’il soit déjà connu ou non, réel ou imaginaire.

L’exercice prendra forme dans un lieu propice à l’inspiration : la galerie de Paléonthologie et d’Anatomie Comparée. »

Alors que la fin de cette résidence riche, longue et dense se profile, un projet d’expédition extraordinaire auquel on me propose de prendre part relance les rêves. Mais ce n’est pas pour tout de suite et je ne peux en dire davantage pour le moment. Affaire à suivre !

8 juin 2018
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