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Parisa Reza | Mémoires heureuses d’immigration : Sharifa



C’est Noël !
Sharifa se tient devant le sapin de Noël qui décore le hall d’entrée de son immeuble.
Ses trois fils jouent dans la cour, elle devrait en profiter pour regagner sa loge et préparer le dîner, mais elle reste là, à regarder les minuscules lampes de la guirlande lumineuse qui entoure le sapin, clignotant joyeusement dans le clair-obscur du début de soirée…
La semaine a été chargée d’émotion. C’est toujours pareil à Noël. D’abord, c’est Madame Rodier qui est passée déposer les cadeaux pour les garçons, puis c’était le tour de Madame Siméon, ensuite celui de Madame Taillandier...
C’est grâce à elles, à leur gentillesse, que Sharifa a tenu treize ans dans une loge de vingt mètres carrés, dépourvue de cuisine et de salle de bains. Sans parler des toilettes qui se trouvent de l’autre côté de la cour… Au départ elle y vivait avec son mari, puis les enfants sont arrivés un par un, et maintenant ils sont cinq à se serrer dans cet espace réduit.
Sharifa avait dix-huit ans lorsqu’elle s’est mariée. Après quoi, elle a quitté son travail de secrétaire administrative dans un lycée et a rejoint son mari sur le sol français.
Dans l’avion qui les emmenait d’Algérie, son mari qui était déjà établi en France lui a dit que, arrivés à Paris, ils iraient d’abord dîner chez des amis avant de se rendre « à la maison ». Elle avait bien sûr très envie de voir l’endroit où elle allait désormais vivre, mais cela pouvait attendre quelques heures, on n’allait pas le lui voler !
Un couple d’amis les attendait effectivement à l’aéroport. Le soir même, ils dînèrent au domicile de ces derniers en banlieue parisienne. L’ambiance était joyeuse et les amis accueillants. A la fin de la soirée, ils les raccompagnèrent même en voiture pour les laisser à Paris devant un immeuble qui, de l’extérieur, semblait assez convenable.
Confiante, Sharifa suivit son mari, croyant découvrir son nouveau chez-soi, mais en réalité elle atterrit dans une chambre d’hôtel. Surprise, elle se retourna vers son mari, les yeux grands ouverts. Ce dernier la rassura : « Cette nuit on la passe ici, demain on va à la maison. » Une sorte de lune de miel. Sharifa ne protesta pas, la chambre était confortable et finalement c’était amusant de passer une nuit à l’hôtel.
Les jours suivants, son mari eut quelques affaires urgentes à régler et n’eut pas le temps d’accompagner son épouse à la maison. Cette dernière commençait sérieusement à s’impatienter. Tout de même, ce n’était pas non plus la mer à boire, il suffisait de prendre un taxi et une demi-heure après, elle serait chez elle.
Finalement, ce n’est qu’une semaine après son arrivée à Paris que son mari consentit à lui présenter « la maison ».
« C’est chez qui ici ? demanda Sharifa immédiatement après être entrée dans une pièce de dix mètres carrés où son mari l’avait conduite.
– Eh bien, c’est chez nous !
– Ici chez nous ?
– C’est bien ça.
– Moi je vais habiter ici ?
– C’est ça. »
Sharifa regarda autour d’elle, se frottant les yeux pour être sûre de ne pas être en train de rêver. Mais la réalité restait claire comme l’eau de la source : il s’agissait bien d’une chambre de dix mètres carrés sans cuisine ni salle de bains, ni même de toilettes ! Elle qui avait grandi dans une maison spacieuse à Tizi Ouzou, sa ville natale, elle devait se résigner à vivre dans un taudis que son mari appelait « la Maison » !
« Jamais de la vie, je rentre en Algérie ! » annonça-t-elle furieusement.
Son mari entendit bien sa voix décidée, il n’y avait pas l’ombre d’une hésitation.
« Je n’ai jamais dit que nous allions rester ici, ce n’est que provisoire, le temps que je trouve une maison décente, digne de toi. »
Ah les hommes… Sharifa le regarda méfiante, du coin de l’œil. 
« Je t’assure, sois patiente, ce n’est que pour quelques semaines. »
Et Sharifa essaya d’être patiente. Mais c’était impossible ! Elle tournait en rond dans la chambre comme un fauve dans sa cage. Son mari, la voyant agitée et malheureuse, répétait la même chose : « Sois patiente, nous allons bientôt déménager. »
Et finalement un jour, il lui annonça la bonne nouvelle : « Ça y est, je t’ai trouvé une maison et un emploi ! Elle n’est pas belle la vie ?! »
Sharifa y crut, elle allait avoir enfin de l’espace pour respirer, pour disposer ses affaires, pour se laver dans une vraie salle de bains...
Qu’elle était heureuse le lendemain alors qu’elle suivait son mari, ses bagages à la main !
« C’est ici ! » s’exclama son mari fier de lui.
En effet, c’était un bel immeuble de cinq étages dans le 19e arrondissement de Paris. Sharifa sourit enfin, cela valait la peine d’attendre.
En entrant dans l’immeuble, le mari conduisit Sharifa directement dans la cour et s’arrêta devant une porte.
« Voilà, nous y sommes. »
Sharifa fut si contente de voir que leur l’appartement donnait sur la cour. Elle crut qu’elle lui appartiendrait. Elle se voyait déjà y planter des fleurs, faire un potager…
Le mari ouvrit la porte et la laissa passer. Sharifa entra dans une grande pièce et chercha du regard les portes qui donnaient sur les chambres, sur la cuisine, sur la salle de bains… N’en voyant aucune, elle comprit et faillit s’évanouir. Heureusement, l’arrivée soudaine de sa future patronne l’obligea à tenir la face. Cette femme, assez austère, lui expliqua que son travail consistait à s’occuper de la propreté et de l’ordre dans l’immeuble, de distribuer le courrier trois fois par jour, et d’être extrêmement aimable envers les habitants de l’immeuble, pour la plupart des personnes âgées, précisa-t-elle. Autrement dit, Sharifa venait d’apprendre qu’à défaut d’être résidente de cet immeuble, elle allait en être la gardienne, et de surcroît, elle habiterait dans une loge qui se composait d’une seule et unique pièce.
Elle fut si déçue qu’elle n’eut même plus la force de protester auprès de son mari. Elle ne prononça d’ailleurs pas un mot durant toute la soirée. Elle se contenta de tourner le dos à son homme en serrant les dents pour ne pas se mettre à pleurer, trop fière pour se donner en spectacle…
Le lendemain, au réveil, elle était bien décidée à rester dans sa loge, derrière les rideaux tirés. Mais le facteur passa tôt dans la matinée pour lui laisser un gros paquet de lettres. Il y a trois escaliers dans l’immeuble et plusieurs appartements par palier, cela fait beaucoup de gens à visiter, et Sharifa n’avait aucune envie de les connaître. Néanmoins, étant une jeune femme consciencieuse qui n’avait jamais pris un travail à la légère, la mort dans l’âme, les lettres sous le bras, elle monta l’escalier.
Au premier étage, elle respira un bon coup et frappa à la porte de Madame Rodier. C’est une femme d’âge moyen qui ouvrit la porte, souriante, ravie de la rencontrer, lui souhaitant la bienvenue. Surtout qu’elle n’hésite pas à lui demander si elle avait besoin de quoi que ce soit, et qu’elle ne s’inquiète pas, on comprenait bien qu’il fallait du temps pour s’habituer à un nouvel emploi, lui dit Madame Rodier d’une voix douce et rassurante… A la porte suivante, ce fut de même : elle ne reçut que de la gentillesse de ces femmes, plus au moins âgées mais toutes adorables. A croire qu’elles s’étaient donné le mot pour lui réserver un bel accueil ! On aurait dit que Sharifa était la fée du logis qu’elles attendaient depuis des lustres…
C’est comme ça qu’au fil des années, Sharifa, malgré les vingt mètres carrés de la loge, s’attacha à cet immeuble et à ses habitants.… Surtout après la naissance de ses fils pour qui les dames de l’immeuble furent des grands-mères parfaites. En quelque sorte, ils formaient une grande famille. Parfois, Sharifa confiait le courrier aux garçons pour le distribuer, car elle savait que cela faisait plaisir à tout le monde. En effet, ils revenaient les poches remplies de friandises après avoir offert la joie de leur jeunesse aux vieilles dames demeurant dans les étages.…
Cette vie singulière, débordante de tendresse, dura treize ans. Jusqu’à ce matin.
C’est la fin d’une époque et Sharifa est seule à le savoir. Car elle a reçu, au courrier du matin, une lettre de la maire lui annonçant qu’au bout d’années d’attente, sa famille et elle-même ont enfin droit à un logement décent, avec plusieurs chambres, une cuisine et une salle de bains… Ce que ne mentionne pas la lettre c’est que pour ce faire il y a un prix à payer : quitter cet immeuble…
Il est temps de s’en aller, et Sharifa, figée dans le hall d’entrée, regarde encore le sapin de Noël, heureuse et malheureuse à la fois...

3 mai 2018
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