Drago Jančar | voici ce que j’ai rêvé

Voici ce que j’ai rêvé.
Sur une route de montagne, dans les Alpes, je rencontre deux soldats en uniforme de l’armée austro-hongroise du début du siècle, du temps de la Première Guerre mondiale. Chaussés de lourds brodequins, ils crapahutent sur la pierraille d’un large chemin. Chacun porte sur son épaule une longue malle enveloppée dans une toile cirée. Leurs bagages attirent mon attention, il ne s’agit pas d’un paquetage militaire habituel – et tout de suite après, j’observe leur visage. Tous les deux ont les lèvres fortement maquillées et leurs joues aussi sont roses de quelque fard ou autre badigeon. Quand je leur demande où ils portent leur malle, l’un répond qu’ils ne me le diront pas, que je n’ai pas à l’interroger. Le deuxième approche son visage maquillé du mien et me dit confidentiellement que les deux bagages appartiennent à Königin Élisabeth. Ensuite ils disparaissent. Longtemps j’erre dans les prairies qui longent cette route, je vois que je suis quelque part entre Bohinjska Bistrica et le lac, avant de me retrouver soudain dans un grand espace, sur un plan un peu incliné, sombre, comme posé sur le versant légèrement pentu de la montagne.
Je tape du talon, la plate-forme est en bois. Au sommet de ce plancher sombre, une lumière brille, un puissant projecteur illumine le bas. De quoi s’agit-il, suis-je sur une gigantesque scène ? Une femme en jupe trop étroite et trop courte descend la côte, elle a de grosses jambes et un large fessier. Elle porte un corsage à motifs léopard, elle aussi est lourdement maquillée. Dans l’obscurité autour d’elle, j’entends des voix, je sais que c’est son escorte et quelqu’un dit que c’est Königin Élisabeth et elle doit l’être en effet car maintenant je vois au loin, à l’arrière-plan sous les projecteurs, les deux militaires maquillés qui descendent aussi, leur bagage sur l’épaule, leurs lourds brodequins ferrés tapant la surface de bois. Je me dis que ce ne peut être pour la reine Élisabeth qu’ils portent ces malles. Élisabeth qu’on appelle également Sissi, si c’est elle, devait, autant que je m’en souvienne, être toute pâle, délicate, presque diaphane – un jour je suis allé sur l’île du lac de Starnberg où elle rencontrait son cousin Louis de Bavière. Cette apparition vulgaire ne peut être Sissi.
Au même instant, je comprends : bien sûr, c’est une scène, ce plancher incliné est une scène, des apparitions grotesques y déambulent, peut-être est-ce Tomaž Pandur* qui dirige l’ensemble. Quel est mon rôle ? Je dois m’adresser à cette femme vulgairement maquillée, je dois lui demander quelque chose, mais quoi ? Puisque je ne connais pas le texte, puisque je ne peux me rappeler ce que je dois lui demander. Des silhouettes de son escorte se détachent dans l’obscurité, trois ou quatre colosses nus jusqu’à la taille comme des sumos japonais. Ils se penchent vers moi et exigent que je dise, que je parle. Je commence à avoir peur car leur proximité physique est désagréable et menaçante. Je tombe et vois que la plate-forme en bois noir plonge vers le bas, dans la vallée où coule la Sava Bohinjka à moins que, dans l’ombre en bas, il n’y ait une salle de théâtre remplie de spectateurs ? Je lève les yeux, les projecteurs, maintenant il y en a plus, sont des espèces de soleils rayonnants au sommet d’un de ces monts de Bohinj dont je ne peux me rappeler le nom. Laissez-le, dit Königin Élisabeth, il n’est bon à rien. Elle est encore plus laide et plus horrible que ses compagnons. Je voudrais me retrouver sur la route où tout ça a commencé, où j’ai rencontré les deux militaires qui portaient ses bagages.
Quand, en me réveillant, j’allumai la lumière sur ma table de nuit, je pensai d’abord, dans la torpeur de ma somnolence, que la rencontre de ces deux soldats laissait présager que j’allais me retrouver sur une scène bizarre. Ils étaient maquillés, donc j’avais rencontré deux seconds rôles qui allaient m’initier et me donner des indications. Comment était-ce possible ? Un frisson me parcourut à l’idée que la chronologie totale des événements était déjà installée dans mon cerveau. L’histoire était déjà écrite. Les deux soldats avec tous leurs accessoires étaient sur la route, ils n’y étaient que pour la présenter et me guider vers Königin Élisabeth et son escorte. L’auteur inconnu et invisible qui est dans mon cerveau savait donc par avance que j’allais me retrouver sur cette scène. Un des deux soldats avait déclaré qu’ils ne diraient rien, probablement pour attirer encore plus mon attention, l’autre m’avait confié à qui appartenaient les bagages.
Mais moi, à ce point, je ne savais pas, j’étais surpris, je ne comprenais rien. Et surtout, pendant un long moment j’avais perdu le contact avec eux, j’avais erré dans des prairies de Bohinj. Une question subsidiaire était pourquoi il l’appelait Königin et non Kaiserin, peut-être parce que, un jour, parfaitement réveillé et l’esprit clair, j’avais su que Sissi était aussi reine de Hongrie et qu’elle était favorable aux Hongrois. L’autre question subsidiaire était pourquoi la subtile Sissi avait l’air aussi grossière sur cette scène, peut-être était-ce en raison des allusions d’un historien que j’avais lu autrefois, allusions relatives à sa fréquentation de nobles hongrois délurés qui aimaient boire l’alcool local qu’on appelle palinka. On pouvait tout comprendre, même la scène et l’esthétique fantastique de l’ami Pandur. La question centrale à laquelle je ne savais pas répondre était : comment était-il possible que l’histoire dans laquelle j’entrais fût déjà prête ? Elle l’était en effet, sinon pourquoi aurais-je rencontré les deux soldats sur une route de la Basse vallée de Bohinj dans la dure réalité de la pierraille où ils crapahutaient en chaussures ferrées ? Il était clair qu’ils n’allaient pas dans les montagnes de Bohinj ni au-delà, sur le front de l’Isonzo, ce qui pouvait être compréhensible. Ils étaient maquillés et portaient les bagages de Königin Élisabeth. Le maquillage de leurs lèvres et de leur visage et les bagages qu’ils transportaient étaient en fait une anticipation du dénouement ultérieur sur la plate-forme en bois extraordinairement grande, sur la scène d’un théâtre avec toutes ces figures grotesques.
Qu’est-ce que ça signifie ? Nos histoires littéraires sont-elles aussi écrites à l’avance ? Dans l’écriture, le flux de la conscience est-il, avec ses multiples associations, déjà déterminé, l’association n’est-elle qu’un signe que nous suivons alors que nous-mêmes ne savons pas où il nous emmène, est-il là au fond pour nous conduire vers une histoire donnée, déjà écrite, sans mots, c’est-à-dire invisible pour nous, qui vit dans notre tête ? J’avais reçu un signe qui allait me conduire dans le monde qui m’attendait. Quand nous créons une histoire, nous ne faisons peut-être qu’entrer dans quelque chose qui préexiste dans notre conscience, une bribe d’association peut être l’élément déclencheur et le facteur qui nous y emmène. Et si au cours de ce processus, nous n’étions, dans un lieu, sur une scène, que les protagonistes impuissants et dociles – parfois malheureux, parfois prodigieux, parfois courageux, parfois effrayés, tombant souvent ou humiliés jusqu’aux tréfonds — que nous sommes dans nos rêves ? Il en est des histoires que nous écrivons comme de la vie, on trouve en elles le reflet étrange, irrationnel de la variété infinie de la vie, et du monde que nous ne comprendrons jamais.

Traduction du slovène par Andrée Lück-Gaye

3 mai 2018