Patrick Beurard-Valdoye | Le vocaluscrit, par Tristan Hordé

Le néologisme construit pour le titre du livre demande à être explicité, même si sa composition est claire. Dans la troisième partie du livre ("Volte face"), Patrick Beurard-Valdoye part du fait que rien ne reste après une lecture en public d’un poète, d’où : « Comment graver la mémoire du retour-né de l’écrit ? J’appelle cette transcription, garante contre l’oubli, vocaluscrit. » Le mot « éclaire le parti que ce que lit l’auteur (…) n’est pas le texte imprimé destiné au lecteur ». Le passage d’un lecteur dans une médiathèque ou dans une "maison de la poésie" est souvent enregistré, et parfois filmé, mais la plupart des lectures dans les lieux publics ne laisse aucune trace. Ce n’est pas dire que les documents sonores sont rares, la radio s’est souciée d’enregistrer, dès après la Seconde Guerre mondiale, la voix d’écrivains, notamment de poètes (on pense à Antonin Artaud lisant Pour en finir avec le jugement de Dieu), grâce notamment à l’Atelier de création radiophonique, créé en 1949 par Jean Tardieu et Alain Trutat. Mais le public ne fait pas qu’écouter, le corps du lecteur est devant lui, et à la voix sont associés le regard, les gestes, les mouvements, les hésitations, tout ce qui appartient à la présence physique. Tout ce que la radio ne peut restituer.
C’est ce que l’on voit autant que ce que l’on entend qui constitue l’objet de la première partie du livre. P. B.-V. qui, lui-même, reçoit des poètes à l’École supérieure des Beaux-Arts de Lyon, a écrit des poèmes à partir de 37 lectures d’horizons très différents, comme par exemple celles de Jacques Dupin et Bernard Heidsieck, Marjorie Welish et Oskar Pastior. Les lectures les plus anciennes sont celles de Ghérasim Luca (1990) et d’Oskar Pastior (1992), les plus récentes datent de 2016 (Jacqueline Merville, Séverine Daucourt-Fridriksson) ; la majorité d’entre elles étaient en français. On peut préciser que les lectures se passent dans des lieux presque tous fréquentés par des auditeurs pour qui la poésie contemporaine n’est pas une nouveauté, du Musée Zadkine à l’Atelier d’Anne Slacik, de la Maison des écrivains à la librairie Tschann.
Le lieu n’est pas indifférent quand il n’est pas à l’abri de l’extérieur, comme peut l’être un amphithéâtre ou une bibliothèque. Ainsi, pendant la lecture de Jacques Dupin, « dehors le vent violente les feuilles / le souffle revient à nos oreilles par la porte bâillante », un autre jour on entend un moteur de scooter ou des voix venant de la rue. Mais ce qui importe le plus, c’est la lecture elle-même et la manière de lire : le lecteur, devenu auditeur, n’est plus devant les mots : il écoute une voix. Les notations à ce sujet sont précises : c’est une « voix déterminée » (Véronique Pittolo, Stéphane Bouquet), « monocorde un peu nerveuse » (Jérôme Mauche), « lourde langoureuse aiguë sourde » (Wilton Azevedo), qui « monte en fin de vers / ou suspendue ou monocorde » (Franck Venaille). Le lecteur ne trouve pas toujours d’emblée sa voix, il faut qu’elle « se trouve et se cadre » (Isabelle Garron) ; etc. Même si pour plusieurs la lecture en public est embarrassante, seul Claude Royet-Journoud serait prêt à l’exclure et défend un rapport particulier au texte : le poème, pour lui, est d’abord pour les yeux — comment restituer l’importance des blancs qui séparent les vers sur la page ? Il accepte cependant l’exercice, sachant bien que la présence du corps modifie la perception du poème.
Le corps des poètes-lecteurs, en effet, ne peut être oublié et nombreuses sont les notations de P. B.-V. sur l’apparence physique, sur l’attitude pendant la performance : l’interprétation du poème par son auteur comporte une part de spectacle dont tous les éléments sont à prendre en compte pour la perception du texte. L’un « marque du chef incliné le vers » (Philippe Beck) ou « du corps tête penchée » (Merville). L’auditeur suit peut-être aussi attentivement les variations du visage que celles du corps, et P. B.-V. relève notamment les mouvements des yeux, « « l’œil qui lit se clôt » (Jean Daive), « l’œil oscille entre le poème et l’auditoire » (Isabelle Baladine Howald), « l’œil sévère se relevant vers l’auditoire, le fusillant » (Joseph Mouton), etc. Sont aussi décrits, plus ou moins sommairement, ce que les auditeurs remarquent, les vêtements portés par les lecteurs, et même le « pull rouge anglais » de Jacques Roubaud qui, au premier rang, fait partie du public.
Quel statut ont les 37 "portraits" ? Ils forment à proprement parler le vocaluscrit et un titre les rassemble, "Vif de voix sur l’émotif". Poèmes, en vers et en prose, qui ne feraient que rendre compte de lectures ? Peuvent-ils être lus sans connaître le nom qui précède chacun d’eux ? Peu familier des lectures en public, des fragments de vers et de titre me permettraient de retrouver les noms de Ghérasim Luca et Philippe Beck, par exemple, mais le caractère informatif des textes ne l’emporte pas — ce qu’accentue les jeux de caractères, l’absence quasi générale de ponctuation, la forme des textes donc, et également la pratique du néologisme (hemmer, graveson, silanxieux, fofoller, etc.) ; le sous titre "archive sonore" ne me semble d’ailleurs pas adéquat.
Il faut parler de la seconde partie, qui se veut liée à la première par son sujet, la lecture de poèmes en public, mais qui m’a semblé artificiellement placée là. Commençons par le titre de cette partie, "Le métier de poète", qui me laisse songeur ; je m’en tiens obstinément à la définition du Trésor de la langue française : « Occupation, profession utile à la société, donnant des moyens d’existence à celui qui l’exerce ». Pour l’utilité, pas de doute, pour le reste… P. B.-V. énumère les difficultés que le poète rencontrerait régulièrement quand il vient lire en public : salle non adaptée, micros absents, enceintes défaillantes, invitations non envoyées, erreur sur l’état civil, promesse de cachet non tenue, etc. On a le sentiment d’un enfer pour qui veut exercer ce « métier » ! Ces doléances apparaissent mal venues dans une période où les budgets qui accueillent les lectures sont en baisse quand ils ne sont pas supprimés. Mal venues aussi quand on sait les efforts de bien des associations, de bibliothèques — et de librairies — pour que la poésie ne reste pas — ce qu’elle est toujours aujourd’hui — le privilège d’un tout petit nombre. Que les conditions d’accueil ne soient pas idéales, peut-être, mais le temps n’est pas si lointain où les lectures, c’est-à-dire les échanges possibles entre l’écrivain et le public, n’existaient pas.
Autant le « vocaluscrit », l’essai de restituer ce qu’est une lecture de poèmes par son auteur retient l’attention et (me) conduit à lire ou relire des textes, autant les doléances du poète gêné dans son « métier » ne sont guère convaincantes.

Patrick Beurard-Valdoye, Le vocaluscrit, Lanskine, 2017, 104 p., 14 €.


Patrick Beurard-Valdoye a été l’un des pionniers de la lecture de poésie à voix haute, par sa propre pratique des « récitals » et en accueillant, à Lyon, de 1983 à 1999, près de 400 auteurs. C’est ce métier de lecture qu’il défend dans l’entièreté de son Vocaluscrit. Nous pensons comme lui que les institutions ou les associations qui nous permettent d’entendre la voix écrite, devraient plus souvent et mieux défendre elles aussi ce métier.
Nous ouvrirons bientôt un dossier consacré à la lecture à voix haute.

28 mai 2018