Jamel - Eddine Bencheikh

Hommage à Jamel-Eddine Bencheikh, mort le 8 août 2005.



D’autres ont dit, Maati Kabbal dans Libération et Jean Roy, dans L’Humanité, le 12 août, Tahar Ben Jelloun dans Le Monde du 14, quel écrivain, quel grand intellectuel, quel inspirateur, quel professeur d’université il fut ; comment il est, avec André Miquel, le traducteur des Mille et une nuits, dont le premier tome d’une nouvelle édition vient de paraître dans la Pléiade. Sans doute est-elle la plus connue de ses traductions de l’arabe ; mais il fut aussi, en particulier, traducteur et « passeur », selon l’expression de Ben Jelloun, de beaucoup parmi les plus grands poètes arabes contemporains.

Rendre hommage au poète Bencheikh, dont nous avions par ailleurs évoqué le travail sur remue.net, c’est peut-être la seule chose que je puisse faire, en discret signe de fidélité.

L’amitié, ici, taira sa tristesse.

Voici donc un texte, que j’ai écrit il y a quelques années, [1] mais je ne saurais rien dire d’autre, tous ces jours, d’une œuvre qui ne vibrait que de son amour de la vie et de son mépris de la force :

« Sachons, contre la mort qui rôde, la vieille carnassière, la mauvaise mort aux doigts d’argent, celle qui secoue ses jupons d’or pour appâter le chaland, la mort pute - mais c’est la même encore, couteaux et haches brandis, ogives rutilantes, qui tranche les gorges et tient en haleine les visages aux yeux écarquillés sur la douleur ; sachons reprendre souffle comme on dirait reprendre terre, “tenir le pas gagné”, à partir du seul lieu que ne falsifie aucun mensonge, du seul espace qui résiste, parce qu’il est la chance unique d’une parole juste ; sachons, oui, résister, depuis le poème.

Ainsi le veut Jamel-Eddine Bencheikh.

Et toute sa poésie - frémissement, impatience, colère, mais aussi tendresse - parie pour cette confiance-là, droite, et qui ne transige pas :

C’est ainsi, s’adresse-t-il à Jean Sénac qu’une mort hideuse, mais nulle à force de bassesse, a tué, la vie que tu as tant aimée ne jaillit mieux que par ses blessures. Elle est menacée, Jean (...) Le combat continue, et sur nos lèvres les poèmes, comme ceux de Nazim Hikmet et de Pablo Neruda, sauront terrasser notre peur. Vous êtes notre “île contre la mort”.

Je dis que Bencheikh est de ces îles-là, lui qu’on sent irréductible et irréprochable, dressé farouche contre la bassesse dès que la force brute en vient à écorner un tant soit peu la plus ancienne et la plus constante de ses fidélités, celle qui conjugue étroitement une parole libre et une vie d’homme.

Il est des réalités avec quoi l’on ne transige pas. Ou, comme le dit crûment Char, “on ne plaisante pas avec les porcs”. (Et fasse le ciel qu’aucun d’entre nous ne se soit jamais laissé aller à de tels jeux de dupe).

Encore faut-il un sol, pour construire une liberté de cette sorte, une assise d’où se dresser. J’en vois deux pour épauler cette vie-là et, curieusement, ce sont elles qui fondent aussi sa différence. Peut-être n’y a-t-il de poésie possible qu’à partir d’une différence consentie.

Le premier de ces sols est la terre elle-même comme objet de jouissance et de plaisir, terre et femme du reste confondues dans une identique présence panique, et que les mêmes mots servent à évoquer : mots de sources, de parfums, de gourmandise et de faim ; miel, fruits, aurores, soleils ; hanches, sexe, bouche : femme comme une oasis. Et tout ce réel, depuis l’origine, depuis l’enfance au Maroc, bat dans le sang comme la plus secrète des pulsations.

Mots qui disent aussi l’éruption, la convulsion, la foudre, car ce qui se donne du monde vient en bourrasque, et tôt se métamorphose ou s’évanouit : est-il quelque chose qui demeure, pour notre corps ébloui ? La leçon du réel, avant même que l’Histoire n’impose sa loi de séparation et que le temps ne grimace, c’est l’exil. Nous, ce que nous saisissons, c’est un éclair qui se perd, une multiplicité qui s’étoile et, bientôt, la mélancolie teinte nos mains de bronze.

Dès lors, où exister en vérité, où trouver l’espace où se décide l’être, si ce n’est, précisément, dans le poème ?

La langue est l’autre assise.

Et la seconde différence : Bencheikh ne cesse d’affirmer l’originalité du lieu étrange qu’il habite là, issu d’une sorte de tripartition originale de lui-même. Laquelle, induisant une suite d’épreuves initiatiques, l’a conduit à inventer sa liberté de parole : d’abord il y eut la contradiction vécue dès l’enfance entre l’arabe qui lui vient de sa mère, qui dit le monde, mais que personne n’écrit, et puis l’arabe classique que lui enseigne son père, comble d’architecture parfaite et dominatrice, mais que personne ne parle, et d’où le monde s’absente : restait à découvrir, chance unique, la voix de l’autre, cette langue française que l’école et la littérature lui offrirent comme un territoire ouvert absolument, et où il put étreindre la parole sans comptes à rendre.

Bencheikh vient donc à la langue française comme un amant, ou un aventurier ; et s’émerveille d’y découvrir le chatoiement, l’irisation du multiple. C’est en elle qu’il apprend à écrire, c’est-à-dire à se heurter au mystère qu’est tout autre. Au point que ses poèmes, français donc, traduits en arabe, lui paraissent trahis parce que réduits aux visages univoques et étriqués d’un code et d’une norme.

L’ordre, on le sait, ici comme ailleurs, mène le plus souvent à la mort. Le poème instaure le désordre, il dit autrement des choses autres.

Avec le réel insaisissable, et que toute langue d’ordre confisque et nie, coïncide la liberté libre du poète. Elle lui vient de son savoir, force et fragilité mêlées, autrement dit, de sa blessure : il n’y a de sens que dans ce que le poème risque ici et maintenant, qui va bientôt mourir, mais qu’il fait rayonner pour qu’on s’y abandonne. Et qu’on invente, lecteur naïf, sa propre liberté.

C’est de là, oui, de cette position précaire, qu’il nous faut résister. Toutes les autres prétendent à la vérité. Toutes les autres sont violentes. Et donc mentent.

Le poème, qui ne plaisante pas, tient parole. Cela se nomme, bien sûr, respect de l’autre.

Cela se dit aussi : amour et compassion. »

Nous ne serons jamais que fragiles Nous nous réveillons sans mémoire Il nous faudra rajouter un Dieu à notre histoire Nos enfants se suicident Nos enfants se droguent de songes meurtriers Il restera d’eux moins qu’une onde Une vibration insaisissable Un éclat qui mettra dix mille ans à s’éteindre comme une fleur séchée dans une boîte de cuivre

Vos pas barrent nos rues Votre haleine dessèche nos bourgeons Nous suivons votre haine aux traces des brûlures sur les murs Vous inventez notre agonie Mais vous ne posséderez pas notre mort Nous ne nous tairons pas Nous berçons chaque poème assassiné Nous le réchauffons dans nos poumons et il se remet à sourdre comme un temps vivant sur la pente Nous tisserons la beauté du monde à la chevelure des saules et à la rumeur des cascades Pendant que vous célébrez vos noces de jouissance O calligraphes de l’exil (...)

Nous effacerons de nos écoles les noms que vous avez cloués comme des oiseaux de malheur Vous aurez beau falsifier les versets du Miséricordieux Vous aurez beau briser nos luths et nos jarres Brûler nos poèmes d’amour et nos contes Nous les confierons aux sources Nous les réapprendrons aux enfants de nos enfants qui écouteront les ruisseaux imaginer la mer

Jamel-Eddine Bencheikh, Cantate pour le pays des îles [2]

Jean-Marie Barnaud - 30 août 2005

[1Il figure dans le tome 50 de la revue La Sape, de novembre 1998.

[2Marsa éditions, Algérie : Poésie d’aujourd’hui, 1997.