Eric Darsan | (G)rêve, Général(E) :
Chant de guerre pour l’armée d’Instin (3)



La nouvelle du printemps se répand comme une traînée de poudre : le Général Instin est parmi nous. Il est armé(e) jusqu’aux [couteau[x] entre les] dents. Guérillero Insaisissable, GI entre dans la clandestinité. Passe à l’est et progresse vers le nord. Brouille les lignes, trouble l’ordre public. Fauche le blé (OMG) au riche, redonne son au pauvre. Secoue ses chaînes, (z)ap-pe/disp-/paraît. Géant, sur des écrans, multiplie les effets d’esbroufe, de bluff, de buffle. Parle de batailles, de rois et d’éléphants ~ ; ; ~. Le chef de l’État accuse le Général [sick] et le coup, retourne la langue, le droit, le corps, le cœur, l’esprit des braves gens. Qu’on affame, mépr-/infantil-ise [perlimpinpin, carabistouille (sic)]. Qu’on dé-/ré-/op-/prime, di-strait/vise (arme les uns contre les autres). Qu’on paie et rallie [propriétaires de tous pays, munissez-vous, qu’on dit]. Et les braves gens, dans l’urgence et l’usure, sur ordre du chef des qu’on devenu roi, détournent la tête. Cèdent ce qu’ils craignaient de perdre aux portefeuilles bancaires et ministères. Participent à l’effort de guerre pour avoir la paix, le cerveau lavé aux grands mots et faux remèdes de la propagande. Ah, les braves gens ! qu’on s’exclame, satisfait comme le roi de Prusse au-dessus de la mêlée à Sedan, nu et sot, ignorant la Commune à venir.

+

Début mai, l’appel est lancé. Du Général aux particulier·e·s, du possédé aux dépossédé·e·s. Aux germes de la révolte, damné·e·s de la terre, Juifs et Juives allemand·e·s, Peul·e·s blanc·h·e·s, artistes et voyageur·e·s. Aux gens du terr(it)oir(e), travailleur·e·s des champs, ouvrier·e·s des chantiers de la gare – navale, routière, ferroviaire, aérienne – et des usines, salarié·e·s de tout le pays. Un appel à la greffe générale et à l’insurrection qui fleurit. Est écrit et lu, est cru et croît. Les colons irrités digèrent mal ce qu’ils prennent pour une farce et réclament. Qu’on envoie étatiquement la maréchaussée (r)assurer erratiquement l’ordre (de toute évidence perdu dans l’exercicement de la pratique, assure un gradé au zèle manifeste). Dans les villes et campagnes déjà divisées, mises en coupe réglée [quadrillées par drones, hélicoptères, patrouilles armées], perquisitions, confiscations, assignations à résidence [contrôle de la population et des présences] sont ordonnées. Les mécontents sont invités à [se] manifester en rang et dans le calme, à visage découvert, sous l’œil des caméras. Dès son arrivée, le cortège est percé par la police qui – gaze, isole, matraque, torture – cherche l’affrontement pour annihiler toute résistance. Chaque jour les usages des laboratoires du soft power [commissariats, prisons, camps, banlieues, colonies] se répandent davantage sur la place publique et testent les limites de la population, sans susciter plus d’indignation.

A dessein, la nature de l’Etat policier se révèle au grand jour avec l’appui de milices cagoulées. Qui dans les universités, qui aux terrasses des cafés, (fra)cassent toutes celles et tous ceux qui passent à leur portée. Dans la salle souterraine du plan de vidéoprotection panoptique (PVPP), l’état-major de la police (/classe) politique réuni en cellule de crise convient, pour ne pas créer de martyr, de faire disparaître les morts des écrans et de la circulation. Un air de déjà-vu empeste l’atmosphère. Le Général Instin connaît la chanson. De son vivant – enfant des Trois Glorieuses, jeune homme au Printemps des peuples, homme mûr sous la Commune – c’est à balles réelles que l’on réduisait la foule (non sa colère) au silence. Les munitions ont changé (pas la mitraille) : les grenades sont de saison, qui ne disent pas leur nom, leur composition (désencercl-incapacit-assourdiss-antes, [lacrymos, qu’on dit]), mais blessent et tuent sans sommation. Et l’orange, blanche et brune brume envahit l’espace, obscurcit l’horizon. Champ de mines, de tirs tendus vers l’avenir auquel répond le chant sourd de l’armée d’Instin. Vétéran invétéré, entêté de cortège funéraire, le Général brise les fers et les rangs. Son cœur est plein de caporal·e·s. Muni·e·s de frondes/casques, boucliers\bâtons. Posca\M68, SP38/crayons. Qui chargent, béliers contre les moutons. L-/B-/D-isent, (di)visent les formations. Taguent et graffent slogans apocryphes, signes de pistes, cartes psychogéographiques, détournent et dérivent selon l’humeur.

Qu’on voulait jouer au prince des condés et au roi des, il voulait un ennemi : ils et elles sont des milliers, bientôt des millions. A leur tête, parvenu à la capitale, GI voit ce qu’on ne pouv-/voul-ait plus voir ici. La boue brune, l’eau pas cool qui sourd et suinte comme une plaie. Laisse dans la bouche, un goût de sans. Avenir, victoire, réel : tout s’est éloigné dans la représentation. IG s’en mêle, change de bord, s’embrouille, barbouille de magenta les murs du boulevard. Encerclé, il rassemble ses forces à l’intérieur de l(’)u(n)i(versité). AG, il consulte. Les avis divergent )( pour/sur la forme (concave )( ), mais convergent au/sur le fond (bien convexe () ). Instin res-/pres-/sent le moment venu, le Général tente une percée. D’enfer, les pavés de grès # •→ jetés dans la mare bleue de la maréchaussée, laissent entrevoir la plage, la grève. [L’éclair(cie)]. Avec la chaleur, le sable devient verre et le Général Ivre — N’enterre open-bar, cocktail gratuit, barre à mine, eau-de-feu à volonté ! Instin allume la mèche, ---¤ il a en réserve nombre de blagues potasses, bombes à engrais récupérées des tranchées. Sans compter les avions, trains, voitures, vaisseaux qui ne demandent qu’à brûler. Occupé, il AGit. Propagande par le fait, tache d’huile qui se répand. Alerte à l’explosif ¤---, fait évacuer par téléphone. Frappe •→ les hauts lieux de décision, qui tombent les uns après les autres. La météo est bonne, les gens sortent dans la rue et aperçoivent. Les symboles du pouvoir éc(ro)ulés et le Général qui s’écri-t/-e : (G)rêve Illimité(E) !

+

Le vent de la révolte s’engouffre dans les avenues. L’armée d’Instin, équipée (cirés noirs et lunettes de plongée) uniforme (non par goût, mais par besoin), se répand. Joue de l’émeute (contre la meute). Jouit de la nuit (PVPP, pas vu·e·s pas pris·e·s). Effet miroir, elle réfléchit. Elle sait qu’elle ne peut atteindre le potentiel de l’ennemi, alors elle le réduit. Attaque les préfectures, commissariats, casernes, véhicules, usines d’armement qui four-b/n-issent policiers et militaires. Parfois même, crime suprême, elle casse. Les vitrines des grandes chaînes des magasins et les panneaux publicitaires. Pour rappeler qu’elle n’en a rien à faire. Ne se bat pas pour un salaire, mais pour la liberté. Que la rue est à elle, et qu’elle n’est pas à vendre. C’est trop peu, pas assez fort. Il faudrait être plus nombreux·ses. Pour reprendre et tenir la ville. Se battre en plus et pluie, envoyer autre chose que des signes (paravents). Instin est un peu dépassé. Ce n’est pas de son temps, mais de bonne guerre. Alors le Général, en vertu de son autorité, renonce à prendre la tête de l’armée et rejoint le plan B. La barrière devient barricade. Pas pour longtemps : prise à revers, elle doit se re-fermer/-nforcer sur celles et ceux qui l’ont formée. Trop vite, trop tôt, elle finit par terre(r)/céder ←¤’~ sous les grenades incendiaires. Mais pas tant : sur son exemple, mille autres se forment. Chacune défend son quartier, cité libérée devenue commune. Ici et là, réuni·e·s dans le même bateau, chacun·e garde le cap, la rue, se relaie à la barre. Aux abords, bien entendu, au nom des qu’on, le ridicule tue. Et pas toujours de rire. Mais, d’Instin, l’Umour est plus fort que la mort.



Crédit photo : @Riot_N_Chill, via La rue ou rien (Messages politiques aperçus dans l’espace public depuis mars 2016).


Cette série insurrectionnelle en 4 temps est publiée en collaboration avec lundimatin, journal en ligne paraissant chaque lundi matin et revue papier.

18 juin 2018