La lettre aux pères de Noémi Lefebvre


Noémi Lefebvre, Poétique de l’emploi, éditions Verticales.





Jubilatoire. Le dernier livre de Noemi Lefebvre est jubilatoire. Une fille parle avec son père. Elle parle de poésie, et lui parle de réel. Ou bien c’est le contraire. Peuvent-ils s’entendre ? Les filles finissent toujours par s’entendre avec les pères, sauf catastrophe.
"Il n’y a pas beaucoup de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père."
Un récit commence, troué de dialogues savoureux, mêlant critique acérée et questions improbables.
Politiquement ils sont d’accord, le monde va mal, le fascisme n’a pas disparu, loin de là, le nationalisme trouve toujours de quoi se nourrir, la guerre se propage sous de nouvelles formes, racisme et sexisme s’adaptent aux changements de société. La fille a beaucoup de mal à se trouver une place dans ce monde. Comme à se trouver un travail. Mais en cherche-t-elle ? "Je vivais pour vivre, pas pour gagner ma vie, parce que nous sommes nombreux, nous le peuple orang, à vivre sans gagner."
Elle lit Kraus, Kant, Klemperer, Kafka. Que du sérieux. Des K. Des qui ont pensé les katastrophes, étudié les kataclysmes. Avec gravité et ironie. Bref, elle pense. Et le monde, en face, court-circuite sa réflexion, lui envoie ses lectures à la figure. Notre héroïne est heureusement une karatéka qui sait se battre, feinter, envoyer, mettre au tapis.
Les stratégies de combat, elle les apprend dans la rue. Comme elle ne travaille pas, elle se promène beaucoup et observe tout autant, dans les rues de sa bonne ville, Lyon. Elle voit les mécontents, les brutaux, les agressés, les pauvres, les indifférents. Bref, la vie qui va en ce début de siècle, et elle se demande comment rendre ce monde logique, cohérent, juste et moral. Comment concilier démocratie, république et assignations à résidences, chômage monstre, SDF, migrants en camps, viols et autres quotidiennetés ?
C’est assez difficile en effet, alors, en contrepoint de ses lectures, elle fume, écoute Tom Waits et mange des bananes. Et se questionne sur la place de la poésie.

« Quant au travail de la poésie, personne ne se questionne, - c’est un travail la poésie - », et ce livre en est la délicieuse démonstration.

"Poètes écrivez des poèmes nationaux, c’est ce qu’il y a de plus sécurisé. Poètes, écrivez si vous voulez des poèmes d’amour en simple liberté sans vous demander si c’est trop difficile."

Que fait le père pendant ce temps ? Le père dispute une partie de jeu vidéo. "Si on pense trop on ne peut plus réfléchir, a dit mon père un jour où il avait bu." La fille essaie de réfléchir, le père part à Notre Dame des Landes ou bien ailleurs pour "faire quelque chose." Est-ce que penser et lire, c’est faire rien ? "Tu peux toujours bavarder sur le langage, qu’est-ce que ça va changer", dit le père.
Noemi Lefebvre fait mouche. Ni histoire classique avec une fin - elle dit qu’elle ne sait pas en écrire -, ni fiction historico-politique avec personnages, situations, action, évolution, intrigue, elle n’écrit pas non plus de roman à l’américaine.
Peut-être renoue-t-elle avec le dialogue philosophique. Mais diffracté, percé, aussi rieur qu’insolent, et elle ne se la joue pas non plus philosophe.
Son héroïne tire allègrement dans un livre-western où elle chasse les idées fausses, les clichés qui se cachent partout, dans les discours de gauche comme de droite, si ces mots signifient encore des univers politiques clairs et stables, ce qui n’est pas le cas, et d’ailleurs Noemi Lefebvre ne les emploie pas. Elle cherche plutôt à traquer dans la langue ce qui l’empoisonne, pardon j’ai failli écrire l’emprisonne, bref ce qui fait qu’on ne s’y retrouve plus, même quand on a de la culture et du savoir.
Le père qui a une situation dans l’agroalimentaire, et "tout est in fine au service de la filière agroalimentaire", n’est pas seulement un emmerdeur de père, c’est aussi un homme qui lit Platon, en alternance avec des revues de 4x4. Un père que la fille ne peut pas renier malgré leurs différences ou plutôt leurs différends, car la différence ne me semble pas non plus un mot pour un livre de Noemi Lefebvre. Bref le père est un formidable partenaire de dialogue, un involontaire (ou pas) questionneur de pensées :

"— Classe moyenne ? Tu parles de qui ? Des catégories intermédiaires ? Des consommateurs potentiels de café en capsules ? D’une cible commerciale ? D’une entité repérable ou d’une pure fiction à géométrie variable ?
— Une pure fiction, papa."


Alors à la fin, la fille ouvre La lettre au Père de Kafka : "Comme d’habitude je n’ai pas su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence."
Dans sa propre lettre au Père, Noemi Lefebvre se marre gravement de cette peur, elle sort dans la rue, "pour aller s’opposer à l’emploi du travail, les CRS et la police d’état s’engageaient dans la rue. Il y a pas mal de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père. Il n’a pas répondu."
On peut mettre le père et sa non-réponse au pluriel. Les pères de Noemi Lefebvre sont nombreux, à la maison, dans les CA des entreprises, dans les hémicycles politiques et sous les ors de l’Élysée.

Claudine Galea


Les autres chroniques de Claudine Galea sont à retrouver ici.
Poétique de l’emploi, de Noémi Lefebvre, est publié aux éditions verticales.

9 juin 2018