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Laurent Grisel | S’effondrer sous le poids de la neige

2008, le troisième volume du Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après, vient de paraître aux éditions publie.net. Nous en donnons ici deux chapitres :
- « S’effondrer sous le poids de la neige », du 28 janvier au 1er février2008 ;
- « Je n’aime pas qu’on fasse de la littérature avec ça », du lundi 18 au dimanche 24 février 2008.


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S’effondrer sous le poids de la neige

Lundi 28 janvier 2008

AFP en anglais (USA), la crise des prêts immobiliers crée une ville fantôme. Cleveland, donc.

Les rues sont vides. Des morceaux de barbecues rouillés qui descendent bruyamment la route en pente, des meubles abandonnés, des maisons affaissées et des jardins revenus aux herbes. Devant des maisons désertes, des panneaux « à vendre » à demi effacés. Un drapeau rouge, blanc et bleu flotte sur des fenêtres et des portes bouchés avec des planches pour écarter les trafiquants de drogue. Les voleurs ont dépouillé beaucoup de maisons de leur plomberie, les portes, les fenêtres, de leurs parements en aluminium. Au 9422 Chagrin Street, à une fenêtre, une pancarte écrite à la main dit que quelqu’un vit ici.
Le grand parking du supermarché Eagle Fresh est vide […]. D’après Myra Bibldwit, depuis que son travail a commencé aujourd’hui, en 5 heures elle a servi tout juste 10 consommateurs.
Laura Johnston […] dit que dans sa rue la moitié des maisons sont abandonnées. « Je suis très en colère, mon amie Hélène a disparu dans la nuit, elle ne m’a même pas dit au-revoir. »

Mercredi 30 janvier 2008

Union de banques suisses (UBS) annonce une perte de 4,4 milliards de francs suisses (2,75 milliards d’euros) dans ses comptes de 2007 ; en 2006 ils avaient fait un bénéfice de 11,5 milliards. Ils se délestent, comment ?, de leurs titres de crédits immobiliers états-uniens : ils sont encore exposés à ce marché à hauteur de 25 milliards de dollars, contre 39 milliards fin septembre. Pour éponger leurs pertes ils lancent un emprunt obligataire convertibles en actions de 7,8 milliards d’euros qui devrait être souscrit par le fonds souverain singapourien GIC.

Jeudi 31 janvier2008

Los Angeles, la juge Mariana R. Pfaelzer1, Tribunal fédéral pour le district central de Californie, enquête sur les responsabilités dans la chute de Countrywide : celles de la direction de l’entreprise, celles des banques d’affaires – rien que des grands noms : Bear Stearn, Citigroup, JP Morgan Securities, Merrill Lynch, Morgan Stanley et UBS Securities ; ont-elles été abusées par Angelo Mozilo et sa bande ou ont-elles délibérément sous-estimé les risques, c’est la question.
On est parti pour des années de procès, de minuties et d’arguties. Procès qui aura lieu dans un monde, leur monde. Dissocié d’autres procès, de ceux faits par Cleveland, Baltimore, villes ravagées. De ceux faits par les endettés qui accusent les pratiques commerciales prédatrices, oui, délibérément ils ont été pris pour cibles, abusés, extorqués de leurs moyens d’existence2. Il y a fort à parier que la presse se portera de préférence sur les disputes d’entre dirigeants, d’entre riches, un nouvel épisode du feuilleton « les riches sont les héros ».

D’après Ji Le, blogue Un œil sur la Chine, « les tempêtes de neige ont provoqué l’effondrement de 150 000 bâtiments. Pénuries alimentaires et énergétiques touchent 17 provinces et c’est l’ensemble de la Chine qui est affecté par le chaos des transports ». S’effondrer sous le poids de la neige. Vivre encore dans l’ancienne époque, ne pas être prêt pour la nouvelle.

Vendredi 1er février 2008

Il est minuit 33, ce coup-ci il vient d’arriver en une, je ne sais s’il y sera encore ce matin. La Tribune.fr :

La crise s’aggrave aux États-Unis
MBIA a accusé une perte de 2,3 milliards de dollars au quatrième trimestre.
Une à une, les peurs se cristallisent sur les rehausseurs de crédit, ces assureurs d’un genre spécial qui garantissent des emprunts obligataires. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le numéro un du secteur, MBIA, a annoncé avoir accusé une perte de 2,3 milliards de dollars au quatrième trimestre. Les comptes du groupe, qui tente de préserver sa notation « triple A », ont été marqués par une provision de 3,5 milliards de dollars pour couvrir son portefeuille de dérivés de crédit. Le marché craint que l’abaissement de la notation de MBIA et de ses concurrents – qui collectivement garantissent 2.400 milliards de dollars d’obligations – soit inéluctable. Le département des Assurances de l’État de New York a appelé banquiers et investisseurs à agir au plus vite pour recapitaliser les rehausseurs de crédit.

Et en début d’après-midi, La Tribune.fr, 15h43 :

Selon la chaîne de télévision américaine CNBC, huit banques américaines et européennes ont formé un consortium afin de venir en aide à des assureurs qui garantissent aujourd’hui 2400 milliards de dollars de crédits.
Selon CNBC, figurent aux côtés des américaines Citigroup et Wachovia les européennes Bank of Scotland, Barclays, BNP Paribas, Dresdner, Société générale et UBS. Les banques n’ont pour l’instant pas confirmé ces informations, mais les titres des deux principaux rehausseurs de crédit ont salué la nouvelle par une forte hausse en Bourse à l’ouverture de Wall Street (plus de 12% de hausse pour Ambac et plus de 9,5% pour MBIA). Selon le Financial Times la semaine dernière, le projet de sauvetage pourrait consister en une injection de 15 milliards de dollars dans les fonds propres des rehausseurs.

Pourquoi ces boiteux veulent-ils soulever le paralytique ? Pour tomber plus vite ? 1/ parce qu’ils connaissent le danger, ils sont tous mouillés jusqu’au cou : si les rehausseurs tombent leurs très grosses créances les font chuter eux aussi ; 2/ parce qu’ils sous-estiment le fardeau, ils sont encore dans leur monde bullaire ; 3/ parce qu’ils surestiment leurs forces.

Le Monde, dans l’édito de Frédéric Lemaître : « Les émeutes de la faim se multiplient. Le Maroc, l’Ouzbékistan, le Yémen, la Guinée, la Mauritanie et le Sénégal ont également été le théâtre de manifestations directement liées à l’augmentation du prix de produits alimentaires de première nécessité. »
L’Argentine, l’Ukraine, la Russie et la Chine « limitent les exportations de céréales, en instaurant des quotas ou en relevant les taxes de manière parfois prohibitive ».




Je n’aime pas qu’on fasse de la littérature avec ça

Lundi 18 février 2008

Suite des émeutes de Villiers-le-Bel de fin novembre 2007. Filmés par les caméras de télévision, près de 1000 policiers ciblent 37 personnes, ils en arrêtent 33.
Vous êtes des cibles.

Épilogue de l’affaire Northern Rock3. Nationalisation.

Mercredi 20 février 2008

Rachida Dati, la garde des Sceaux, donne le ton de la future « dépénalisation du droit des affaires » : « Je n’ai qu’un objectif : que le droit facilite le développement de nos entreprises ».
De fait, la justice, la ministre de la Justice s’en moque.

Vendredi 22 février 2008

Les dégâts des chutes de neige en Chine : récoltes détruites dans 19 provinces.
Frappé. Pourquoi cela m’a-t-il frappé ? Parce que c’est une autre cause de faim, et très large. Une image de notre temps : il n’y a aucune relation de cause à effet entre la météo et la spéculation financière... pas de magie... cependant ces deux lignes d’événements indépendantes se croisent dans les mêmes semaines, convergent dans des conséquences identiques, et ces dernières s’additionnent. S’entremêlent. Car les exigences de rendement des systèmes de production les tendent à l’extrême, les rendent vulnérables à l’accident ; il n’y a pas de marge de manœuvre, pas de stocks de secours qu’il faudrait payer, et pourquoi donc ? des hangars et des stocks et des greniers et des frigos qui servent tous les 36 du mois ?
Actualité à couvrir : la neige. Pour mémoire. Si jamais ce Journal est lu dans 20 ans, dans 30 ans.

Dimanche 24 février 2008

Philippe De Jonckheere, extreme_droite.txt  :

24/02/2008 : à un visiteur du Salon de l’agriculture qui ne voulait pas lui serrer la main, Nicolas Sarkozy a répondu : « Alors casse-toi pauv’ con ! »

Qui est cette personne, etc.
Lui entouré de ses politiques, de ses assistants de cabinet, de ses gardes du corps, etc., tout d’un coup ces gens changés en bande par lui chef de bande, voyou, voyou en chef.
Populairement, à « pov’con ! » la réponse in petto ou à voix haute c’est « pov’type !! ». Pour beaucoup de gens, probablement une majorité, cet homme n’est plus président. Ne le sera jamais plus.

En France aussi des augmentations des prix des produits de première nécessité, de 5% à 48%, de novembre à janvier. Enquête de l’INC (Institut national de la consommation) :

[…] beurre, yaourts, pâtes, céréales, biscottes, pains de mie, riz et jambon se sont envolé de 5% à 48% au cours de cette période de deux mois. Sur 1055 références de produits laitiers et céréaliers comparés par l’INC, près de la moitié ont augmenté, dont 200 de plus de 10%. Moins de 60 références ont baissé de quelques pour cent.

Impossible de savoir s’il y a un rapport avec les faims dans les pays du Sud. Peut-être, sur une plage éloignée, une sorte de petit clapotement venu d’un violent raz-de-marée, de l’autre côté du globe.

Dans la rubrique business du Times (Londres), reportage sur Cleveland, la célèbre ville fantôme créée par le scandale des prêts immobiliers. Le récit est maintenant bien en place. « On dirait que Slavic Village [un quartier historique habité par des ouvriers, employés et autres] a été frappé par un ouragan. » La comparaison avec l’ouragan Katrina est argumentée. Celui-ci avait détruit la plus grande partie de La Nouvelle Orléans : images de quartiers dévastés. L’ouragan et la cynique indifférence des autorités avaient tué plus de 1800 personnes, scandale politique majeur, traumatisme national. Quant aux personnes déplacées, chiffres convergents : 35 000 personnes, de l’arrondissement le plus durement frappé ; à Cleveland et autour, depuis 2003, 34 156 personnes ont perdu leur maison pour « repossession4 ». Ces deux derniers mois, 1857 déjà.
Et description du désastre, un nouveau genre littéraire ?

Les poubelles et des ordures encombrent la rue. Des panneaux avertissent les voleurs que les maisons en cours d’effondrement sont risquées. Les gens ont peint à la bombe « Pas de cuivre » ou « Aucun métal » sur leurs portes pour dissuader les pillards (...). Même des pas de porte en brique ont été arrachés, laissant des maisons qui paraissent flotter sur une sombre mer de déchets.

Oui, sûrement il a eu cette vision de maison qui flotte, le reporter. Quand même, je n’aime pas qu’on fasse de la littérature avec ça. C’est pas le moment de faire le malin, je trouve.
Des situations identiques, dans certains cas pires, peuvent être trouvées dans des villes de la Californie au Nevada en passant par le Michigan.
Mais la mémoire façonnée probablement ne retiendra qu’un seul nom, Cleveland. Son maire, Frank G. Jackson, est probablement celui qui organise les visites de la presse pour montrer au monde entier la désolation. Il a besoin d’appuis pour son procès « aux plus grandes banques du monde » comme le dit l’article. Il les compare à des organisations criminelles :

Les prêts subprime ont démontré qu’ils faisaient aussi bien que la drogue pour détruire la communauté (...). Si vous demandez pourquoi les gens importants du crime organisé persistent à faire ce qu’ils font, connaissant les ravages qu’ils provoquent et les risques qu’ils prennent s’ils en sont tenus pour responsables, vous savez ce qu’ils vous diront ? Que l’argent était juste trop bon. Si vous demandez à ces financiers de Wall Street pourquoi ils persistent, connaissant les dommages qu’ils provoquent à leurs communautés et à leurs actionnaires, vous savez ce qu’ils vous diront ? Que l’argent était juste trop bon.

Encore un effort : ce sont des organisations criminelles.
Les 21 compagnies au banc des accusés : Deutsche Bank Trust, Ameriquest Mortgage, Bank of America, Bear Stearns, Citigroup, Countrywide Financial, Credit Suisse (USA), Fremont General, GMAC-RFC, Goldman Sachs, Greenwich Capital Markets, HSBC Holdings, Indymac Bancorp, J.P. Morgan Chase, Lehman Brothers, Merrill Lynch, Morgan Stanley, Novastar Financial, Option One Mortgage, Washington Mutual et Wells Fargo.

France-Télécom, ce qu’il se fait de mieux, en France, aujourd’hui, en termes de violence patronale. Un salarié du central téléphonique d’Amboise, technicien d’intervention, s’est pendu mardi dans un bureau, sur son lieu de travail. Il avait 52 ans.
France-Télécom veut supprimer 22 000 postes d’ici la fin 2008, 14 000 autres devront avoir changé de poste. 16.000 personnes ont déjà « quitté les lieux », menaces, harcèlement, intimidation, on les y force, on leur rend la vie impossible, pour le gars d’Amboise il faut entendre cette expression littéralement. Restent 6.000 personnes à faire déguerpir.
Aucun plan social, ça fait trop de bruit, le moins de licenciements possible, ça coûte trop cher.


Entre ces deux chapitres on pourra lire « Des galettes de boue frite et épicée servent de repas » et « Abus d’héritage » (voir le sommaire complet).
« Pour moi 2008 fut l’année de la faim » : lire l’avant-propos.
2008 est édité par publie.net.
Laurent Grisel est membre du comité de rédaction de remue.net.

27 juin 2018