S’en va, Esther Salmona

Amenées d’Esther Salmona (Éric Pesty Éditeur).





Pour commencer, il y a ce beau titre Amenées.
Détaché de toute phrase, il développe son sens comme un chèvrefeuille son parfum.
Amenées. On sent les bras, les mains qui ont porté les choses ou les personnes, car on ne sait pas qui est le féminin pluriel d’Amenées.
D’adjectif, de participe passé, le mot devient nom à part entière. Il se tient debout, royal au milieu de rien.

Esther Salmona est poète. Qu’est-ce que cela signifie ?
Peut-être simplement ceci : pour raconter la mort d’une personne chère, elle sollicite en même temps la datation précise — jour et horaire — de chaque séquence, un trou dans le temps, un punctum, l’inventaire dont elle mélange les portées — objets, souvenirs, années —, l’ellipse du titre ou de l’irruption de telle phrase-déclaration retenant son souffle et son verbe :
« Vous voilà, tous, depuis (1917). »
Jusqu’à la parenthèse qui n’explique rien, mais rend perceptibles la masse du temps, le poids des générations, une durée à perte.

Un seul prénom parcourt ces pages pleines ou à moitié blanches, « Sarah ». Pas d’identification absolue, pas d’élégie. Le sentiment se coule dans l’inventaire qui vide la maison et vide le corps des larmes. L’émotion est à la lisière des choses. Sarah disparue devient le fauteuil Sarah. On le caresse on ne s’y étend pas. Mais elle est là, l’émotion, comme une vague, amenée, ramenée régulièrement par la formule qui clôt certains inventaires, les plus longs, les plus fouillés : « les photos, les lettres, les photos » , « la dentelle, les tissus, la dentelle », « les appliques, les lustres, les appliques », « les couvertures, les taies d’oreiller, les couvertures ».
Peut-être la rythmique et la retenue, l’élan et la brisure font la poésie, le trop (toute une vie amassée dans une maison) ramené à la pauvreté de ce qui reste, toujours. Quelques objets et quelques souvenirs. Quand le roman convoquerait les fantômes, la poésie les laisse partir, portes et fenêtres ouvertes. Au fond, l’auteure elle-même est chassée de la phrase. Ainsi sont les poètes ? Celle qui raconte revêt la peau des oripeaux. De tout ce qui finit dans les sacs poubelles ou dans les souvenirs laissés sur une étagère, à prendre la poussière.

« AIME LES LIEUX. RESTE SUR LES LIEUX. REGARDE À PARTIR DES LIEUX » s’écrit à la dernière page. Lieux de la. Lieux de l’A. Amour. Adieu. Amenée, celle qui vint et qui s’en va.

Claudine Galea
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17 juin 2018