Je le revois (le géologue basané)

Ce matin, les élèves de lycée ont passé la première épreuve du baccalauréat, l’épreuve de philosophie. Tradition française, elle suscite, comme un marronnier, une minute trente de philosophie dans les journaux télévisés. Rentré chez moi pour le déjeuner, j’ai entendu un intervenant dire quelques mots d’un des sujets : « la culture nous rend-elle plus humain ? »

Scientifique de formation, je saute en entendant cela, sur la première contradiction qui me vient à l’esprit : les animaux ont de la culture aussi. Que l’on pense à la façon dont les chimpanzés cassent des noix, ou au comportement de chiens d’appartement adaptés à l’architecture de leur contrée. Cependant, ce n’est pas l’axe d’antithèse choisi par le professeur de philosophie invité sur le plateau et dont le nom m’échappe, je m’en excuse (un nom en « a »).

Fort justement, le professeur évoque Rousseau, pour qui le théâtre et les arts déshumanisent l’homme, pour finir par Ben Laden, Hitler et les nazis, toutes personnes monstrueuses, pour la plupart très cultivées. L’Allemagne nazie, dit-il, était sans doute le pays le plus cultivé du monde. D’un ton sombre, le philosophe fait observer que l’on compte sur l’éducation et la culture pour éviter les attentats, mais il commente ainsi cette erreur : contrairement à ce qu’on pense, la culture n’empêche pas les crimes les plus odieux. Et tandis qu’un professeur plus compétent que moi parvient à nous faire peur avec un sujet de philo du bac, soudain je le revois.

C’était il y a une vingtaine d’années. A l’époque, je grenouillais dans une société savante appelée la Société Française de Physique, dont le sigle, SFP, pouvait prêter à confusion. J’étais le plus jeune, au bureau de la SFP, où nous nous réunissions le soir, parfois tard, pour débattre de quelques financements à allouer à des congrès, ou bien des prix à remettre. J’étais affecté à quelques tâches ingrates comme la rédaction de biographies des récipiendaires de médailles ou autres prix scientifiques, et je prenais beaucoup de plaisir à en faire des tonnes sur les résultats « extraordinaires », les qualités et la personnalité des candidats. A ma grande surprise, j’avais beau en rajouter, tous les superlatifs passaient, et les médaillés repartaient très contents.

Cependant, la SFP avait reçu mandat pour l’élection d’un Français à la commission française à l’UNESCO. C’est un machin peu connu du grand public, non pas l’UNESCO, mais le poste de représentant à l’UNESCO dans la commission, qui est élu par un aréopage de savants. Chaque société savante reçoit une voix d’office, et une sorte d’élection collégiale a lieu dans les locaux de l’UNESCO vers Ségur. Mandaté par la SFP, j’avais reçu l’ordre, ou à tout le moins la mission, d’être candidat ès qualité. C’était juste histoire d’occuper le terrain. Je me rendis donc à l’UNESCO, où je me retrouvai un après-midi avec la fine fleur de l‘intelligentsia française. Rien que des doctes savant.e.s, issu.e.s de toutes les sociétés savantes et des académies françaises, un défilé à la Hergé de jeunes et vieux chercheurs, humanistes, géographes, mathématiciens, physiciens etc. Chacun ayant une voix pour l’élection d’un grand savant à la commission française de l’UNESCO.

La séance commença par les présentations des candidatures. Parmi la centaine ou deuxcentaine de grands esprits, il y avait une dizaine de candidats, soit commis d’office par leur société savante, comme moi-même, histoire d‘avoir un représentant bien placé dans une sphère, dont on ne sait si elle est haute ou pas, mais enfin, c’est une sphère, soit à la recherche d’un gros fromage, comme nombre de candidats qui étalaient des CV absolument ahurissants, plus longs qu’un en-tête d’ordonnance de médecin-ancien interne des hôpitaux-chef de clinique, avec l’espoir de convaincre les électeurs écrasés sous l’avalanche de titres.

Un mathématicien de renom avait fait l’effort d’un semblant de programme qui consistait à sauver le patrimoine mathématique mondial, ce qui n’était pas mal, comparé au reste, mais un peu centré sur les mathématiques, tout de même. Enfin, vint le tour d’un jeune géologue. Il avait à peu près mon âge, et, à ma grande surprise, je constatai qu’il était le seul à avoir bossé un véritable programme, avec une candidature motivée. Son programme était fidèle à l’esprit de l’UNESCO, il était question de solidarité et de coopération avec les pays du tiers-monde, d’échanges divers, d’entraide. C’est un peu loin et j’ai eu le temps d’oublier, mais enfin, il avait un chouette programme. Quand ce fut mon tour, je bredouillai quelques explications improvisées, j’étais là surtout pour faire la claque, et en représentation pour la Société des Physiciens. J’aurais pu faire mieux, je l’avoue, mais je n’étais pas très au courant de ce que cette commission était censée faire, et au bureau, qui est renouvelé assez souvent, mes collègues avaient l’air aussi peu au courant que moi.

Après quelques débats polis, on passa au vote. Le vieux mathématicien retraité, honorablement connu pour ses travaux, fut triomphalement élu, ce qui n’a rien d‘anormal, c’était une pointure, et je suis sûr qu’il a joué son rôle à l’UNESCO. Mais ce qui frappa l’assistance fut la distribution des voix. Sur les cent ou deux cents électeurs présents, une courte majorité avait voté pour le mathématicien, il était donc élu, mais le reste des voix devait bien se répartir sur d’autres candidats. Le candidat au CV long comme le bras reçut un nombre important de voix, mais insuffisant, bien entendu, pour être élu. Je reçus lamentablement une trentaine de voix, que j’attribuais à ma jeunesse ; de toutes façons à l’âge que j’avais, je n’avais rien à faire, sinon perdre mon temps, à la Commission française à l’UNESCO. Mais le pire était à venir. En toute fin du décompte de voix, il y avait ce jeune collègue géologue, qui reçut un nombre très faible de voix, six ou sept, dont la mienne, j’ai l’honneur de le dire : je n’avais même pas voté pour moi.

Il semblait tout à fait aberrant qu’un jeune géologue motivé, ayant présenté un projet de politique de coopération avec les pays du tiers-monde, pût recevoir aussi peu de voix. La preuve même en était que, sans projet, et en étant à peine plus jeune que lui, j’en avais reçu beaucoup plus.

Il n’y avait donc qu’une seule explication : c’est parce qu’il était d’origine arabe, et qu’il portait un nom à consonance maghrébine ou plutôt moyen-orientale. Il était basané. Ainsi, le plus fin concentré d’intelligence française avait placé en toute queue des résultats du vote à l’UNESCO, par pur racisme, et avec un nombre de voix humiliant, la seule personne qui avait fait l’effort de concocter un programme généreux et mondialiste.

Je ne sais pas combien vaudrait cette copie au baccalauréat, mais je sais une chose : la culture ne nous rend pas plus humain.

Vincent Fleury - 18 juin 2018