Fernand Fernandez | Dixit Jose Romero

Il n’y a pas de danger que je veuille m’enraciner dans ton pays, beau pays, quand bien même y vivrais-je longtemps. Je suis un migrant du peuple des Ataves. Je suis de nulle part, même quand je pose mes valises pour longtemps, même quand je cherche à m’enraciner, les racines je les fais pousser dans l’imaginaire, je n’ai que des pays imaginaires et je sédimente, là où je vais, si je décide de rester c’est pour sédimenter, couche après couche. Le parmesan est l’or d’une terre. Il y a des gisements, des filons de parmesan, on voit les strates de parmesan friable à flanc de colline, on s’en coupe quelques copeaux pendant la varappe, pour reprendre des forces. Dans ce pays il y a des portes inattendues qui donnent sur le rêve, sur des territoires du rêve, tissés, rapiécés sur le monde, il y en a un juste derrière chez toi, tu m’y as emmené l’autre soir, c’est parce que tu m’y as emmené qu’il est là, qu’il y sera toujours, si on suit la route au-dessus de chez toi, le 13 juillet 2017, jusqu’au lieu dit Le Replat, on débouche sur une zone du rêve, aussi intensément belle que d’autres paysages traversés dans le rêve seul, des paysages aquatiques, littoraux, criques ou bords de rivière, vasques, gours à l’eau d’une limpidité surnaturelle où des espèces marines connues et inconnues évoluent, précises dans le verre liquide, et les fonds, les roches, les algues, un vivant qui pourrait être issu de sous la surface du corps, des fleurs de chair, vers tubulaires au panache rosé, les collines feutrées et les montagnes boisées font ça dans la lumière oblique, changeant avec la course du soleil mais éternellement figée dans le non-temps du rêve, la lumière du soir fait ça aux montagnes boisées, un glacis sur les ombres et le vert de soleil, les ombres des nuages, elle leur fait l’aquarium à ciel ouvert, il y avait la mer là avant, on m’a dit dans les collines de la plaine cévenole le pourquoi des fossiles d’oursins, d’huîtres, d’étoiles de mer soulevés par le pied sur le chemin, entre les buissons de cade et les chênes, ou incrustés dans la roche grise, la mer montait bien au-dessus, avant qu’elle ne se retire, il y avait une vie marine monstrueuse ici, on n’en voit que de petits fossiles mais forcément d’autres animaux vivaient là, quand la mer recouvrait tout, quand les collines étaient des massifs sous-marins ou quand elles n’existaient pas encore et attendaient de naître par sédimentation, dans le temps très long, encore là, sourd, dans la lumière lysergique de la zone du rêve du Replat, autour des champs tracés pour calmer l’angoisse ou dans les collines vert-de-gris du Saute-Bouc à Mazac, dans la commune de Saint-Privat-des-Vieux, ce ruisselet du Saute-Bouc, avec l’univers aquatique entier dans ses flaques, miniaturisé sous forme de crapauds, d’œufs de crapauds, de têtards, de gerris, de notonectes, de nèpes, de dytiques, de trichoptères, ses films de vase en suspension ou sur le fond des vasques, sur les pentes ruisselantes, du verre brisé dans l’eau de verre, le verre d’un bocal de chasse au têtard, de l’eau de verre coupante, qui fait le coup de cisaille du réel dans la pulpe du petit doigt, qui fait une languette de chair au bout du petit doigt, qui fait l’angoisse de castration sous l’eau du robinet quand l’adulte catastrophique propose de l’arracher d’un coup pour en finir avec mes sanglots, pour en finir comme un homme, en tranchant dans la viande, dans le vif du sujet, le sujet avec son madrépore à la place du cerveau, et ses requins, toute la vie du récif, sous l’eau qui étouffe certains sons et en conduit d’autres, qui étouffe les aboiements du famil, qui conduit le marrant, le câlin, le joueur, les promesses du famil, les promesses que personne ne peut tenir, qui vont s’étrécissant et qu’il faut s’acharner à générer soi-même ensuite, je l’apprendrai plus tard, j’apprendrai l’angoisse plus tard, je ne veux pas d’avant-goût maintenant, je ne veux rien comprendre au vacarme des disputes, au coup de poing dans la porte, aux assiettes brisées avec de la salade au maïs, je veux dessiner des bonhommes en rage avec le short déformé par une érection, je veux dessiner au stylo feutre bleu et faire les yeux injectés de sang au stylo feutre rouge et je ne veux pas que mes dessins soient interprétés, à La Gare-de-Fos, devant mémé, je ne veux pas que mon frère me regarde en gémissant, à table avec mémé, pendant qu’il fait éjaculer le tube de mayonnaise sur la salade de thon, je ne veux pas me faire un bain de bouche parce que mémé a dit que le thon était périmé et entraîner dans cette folie mon cousin qui porte mon deuxième prénom. Jusqu’où remonte cette généalogie ? La généalogie de la peur. « Estan ahi » elle disait mémé, quand elle avait peur, ou pour faire peur, elle avait fait peur à ses enfants, s’était déguisée en sorcière avec la voisine, elle allait sous la table avec une serviette sur la tête quand il y avait un gros orage, elle priait beaucoup, « Estan ahi », « Ils sont là », je crois moi qu’elle parlait des franquistes qui risquaient de débarquer pour le pépé anarcho-syndicaliste, je crois moi qu’elle parlait de quelque chose de bien plus ancien qui avait façonné sa peur même des franquistes. Il y a peut-être un dieu, le dieu des hommes. Celui des animaux, des plantes, des pierres, des particules et des objets cosmiques est certainement autre et définitivement inaccessible aux hommes qui croient lui adresser leurs prières. Le problème avec le thon petit navire qui pratique la pêche déloyale c’est que ça devient le diable et je ne veux pas voir qu’il y a le diable ni qu’il y a le dieu des hommes, on n’en a jamais fini d’exterminer le dieu des hommes, les hommes se le transpirent les uns sur les autres, le petit d’homme qui grandit sans le dieu des hommes n’est pas un homme, il est les animaux, les plantes, les pierres, les particules, les objets cosmiques, il est à jamais perdu aux hommes, seuls les hommes veulent le rejoindre, parce qu’il y a là un défaut dans leur cuirasse qu’ils veulent réparer, leur cuirasse percée de jours et de nuits qu’ils ne veulent pas voir, les hommes sont veules, c’est pour ça que le dieu qui n’est pas des hommes les terrifie, c’est-à-dire les met littéralement en terre, en lune, en mars, etc. Toute la religion des hommes est bâtie sur le dieu des hommes, toutes leurs architectures à sa gloire sont de minables auto-congratulations, toutes leurs prières, y compris les plus extatiques, leurs prières-limites, décorporées, dépersonnalisées, ne s’adressent qu’à eux-mêmes, ne servent, à plus ou moins long terme, qu’à édifier l’assemblée, à jeter des carcasses de parole dans le famil pour nourrir les encagés du Langage.






C’est vraiment très fatigant de faire une notice, comme ces milliers de notices d’auteurs prêts à l’emploi, où l’on dit, sans se demander si cela a un sens, où l’on est venu au monde, où l’on vit, où l’on travaille, qu’est-ce qui nous chiffonne au point de l’écrire et que ça aussi on sait faire, avec sérieux, componction ou en faisant le mariole, où on liste les publications, les lieux tuturels territorialisés, les ateliers et autres justifications du tribut payé à la société parce que quand même, le tout pour faire son petit monument d’un seul, sans mentionner la part de l’autre, comme si je ne disais pas là que le texte qui suit existe par et pour Corinne Lovera Vitali.

Fernand Fernandez
clv
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7 juillet 2018