Jacques Josse / Brèves de Bruges

Jacques Josse est né en 1953, et travaille au tri postal à Rennes. Il a fondé en 1991 les éditions Wigwam.

Voir bio et biblio sur site Printemps des poètes, et sur remue.net, par Ronald Klapka, Jacques Josse, arpenteur de solitudes.


Brèves de Bruges

Cet homme sort d’un bar. Il ajuste son pas. L’adapte au rythme de la foule. Il se sait d’ici et de nulle part. Ou de partout si l’on préfère... Certains soirs, la distance qui sépare Le Valparaiso à Saint-Malo (intra-muros) du Den Dijver à Bruges lui semble disparaître en un clin d’œil. Pour un peu, le vent du nord portant, il pourrait même capter, mêlées au vacarme des vagues qui cognent pierres et murets aux abords du Sillon, quelques notes légères, claires et précises, directement sorties du ventre d’un beffroi. Il sourit, s’en amuse... Se reprend aussitôt et chasse l’idée d’un revers de main. Il lui préfère l’émotion du regard. Elle seule permet de saisir, en une seconde, telle ou telle silhouette entrevue par hasard dans un reflet de vitre... C’est pour cela qu’il aime tant se fondre dans l’anonymat mouvementé des rues et scruter tous ces visages tendus, en attente, eux aussi, d’un signe pour enfin se dérider, sourire au cheval qui passe, percer un bock chez Maës ou baiser les lèvres de Martha, la brune qui voltige, des verres de Palm plein les mains sur les pavés mouillés de la Hallestraat...

Il se déplace, se faufile entre cris et couleurs, porte à l’épaule un sac contenant tout un fourbi de peintre. C’est à cet attirail flottant, cognant contre ses côtes - plus qu’à sa dégaine proche de celle de L’Homme qui penche - que je l’ai d’abord repéré, puis suivi dans son périple, le perdant durant quelques instants et le retrouvant plus tard, pieds joints face au large, regard jeté entre Cézambre et le Grand Bé, murmurant à la nuit tombante qu’il s’en faut parfois de peu pour qu’il ne balance, d’un coup (« allez, vlan, n’en parlons plus ») ses vieux rêves à la trappe.

***

Imperceptiblement, le marcheur s’éloigne. Il traverse le paysage. Autour de lui, plus de brouhaha, de villas. Plus d’antres à bourges. Pas d’îlots privés en vue... Juste une plaine indécise... Ocres disséminées dans le noir... Usines fermées et rouillées... Ici, des barrières métalliques entourent un chantier de désamiantage. Plus loin, des maisons rouges et basses, soudées les unes aux autres avec, collées à toutes les fenêtres, les mêmes gueules oblongues... Au fond, dans la pénombre, il y a toujours une télé qui clignote en délivrant de la neige. Devant l’une des maisons, une voiture sur cale attend de partir à la casse. Il se retourne, me hèle... Désigne du menton ces figures, ces douleurs... Ce qu’il reste, en fin de compte, des vies usées. Vies de travail pour rien. Vies volées, bouffées, toujours par (et pour) les mêmes...

Il poursuit sa route. Se met à jacter à distance. De tout. De rien. Des bruines. Du sang. Des bulldozers entrés en force dans le centre d’hébergement de la Croix-Rouge à Sangatte. Des files de clandestins qui, depuis, sortent de la jungle et errent aux abords de Calais. Il parle des terrils et des betteraves... D’un sans papier retrouvé mort, tombé d’un camion, avant-hier à l’entrée d’Eurotunnel et du carré mis à disposition des sans noms au cimetière de Coquelles... Puis passe aux luttes, dit qu’il lui tarde de téter à nouveau une de ces bières de grève, fraîche et régulière, qu’il faisait bon boire au goulot, à plusieurs, l’hiver, devant des palettes qui brûlaient à l’entrée d’un centre de tri occupé. Il évoque dans la foulée La Semeuse de Saint-Omer, L’Angélus d’Annœullin, La Choulette de Hordain...
Il situe la frontière au Mont Cassel... Et annonce que nous allons devoir longer un canal.

- Les lumières, là-bas, dans la brume, ce sont les yeux des semi-remorques anglais qui rejoignent le terminal de Zeebrugge, lance-t-il.

Mieux vaut ne pas le contredire. Les néons bleus qui brillent en ce moment même au-dessus de Hambourg, Anvers, Rotterdam et de tous les grands ports du Nord scintillent de façon identique, et de plus en plus forte, c’est à dire avec frénésie, dans sa tête... Il court. Il cavale. Croise les grises sépultures. Se signe. Bredouille. Cite d’autres noms de lieux. Des ornières de cinglés, situées entre le mur de Grammont et le Molenberg, qui viennent mordre sur l’herbe au passage du vieux Kwaremont avant de serpenter dans la plaine, semblant toutes tracées pour de grands rouleurs véloces, des coursiers couverts de sueur et de boue, des coriaces au menton rugueux du genre Johann Museeuw ou Peter Van Petegem... Chemins dits de l’Arbre, de l’Enfer ou de l’Homme Mort... « Seules voies d’accès (murmure-t-il) pour atteindre au plus vite l’abbaye. »

***

Il faut encore avancer, tête penchée à cause des broussailles, des ronces, durant une quinzaine de minutes. Se colleter le vent, la poussière. Oublier les bruits de ferraille des grues et des conteneurs qui se heurtent là-haut... La récompense, c’est sûr, ce sera l’abbaye... Il le répète, le martèle même... « D’ailleurs, regarde, la voilà ». Elle apparaît en effet, ronde, robuste, au détour d’un virage. Avec ses murs, tours et tourelles. Il part d’un grand rire.

- Vingt dieux, ça faisait un sacré bout de temps ! s’écrie-t-il.

Avant d’entrer, il balance deux coups de pied dans la porte. Qui s’ouvre en grinçant.

A l’intérieur, cuivres et cuves rutilent. Le plafond est bas et fait de poutres incurvées, épousant la forme typique d’une barque retournée. Une hure de sanglier trône au-dessus d’un triptyque représentant une scène de chasse. Des lumières chaudes et tamisées jaillissent des murs. Il y a là tous les noctambules du littoral. Des hommes, des femmes. Quelques moines en tenue s’affairent. Le marcheur se dirige droit sur les pompes numérotées. Il salue le frère barman et les buveurs d’écume. Ceux-ci discutent, fument, s’épongent, sortent vanne sur vanne. Peu à peu lui décochent sourires et clins d’œil et finissent par taper leur verre contre le sien. Les voix résonnent et ricochent de table en table. Il m’explique, levant le nez de sa pinte, que tous les écluseurs, de faction ici ce soir, jouent de leurs cordes vocales en espérant se faire entendre - et remarquer - des femmes fortes qui, peut-être, plus tard dans la nuit, voudront bien les soulever et les aspirer entre leurs cuisses, histoire d’extraire, par saccades, jets et hoquets, de leurs longs gicleurs en verve...
Il se tait. M’observe. Siffle une nouvelle rasade. Félicite le frère rougeaud qui s’active de plus en plus derrière le comptoir. ajoute qu’il a entendu un jour (« bien sûr tout ça reste à vérifier ») quelqu’un raccommodant, après tant d’autres au fil des siècles, l’escapade nocturne de Bruegel l’Ancien, venu d’Anvers où il travaillait à l’époque, se faire surprendre, retour d’un de ces nombreux repas de noces où il aimait être invité et se rendre en empruntant des petites routes semées de tavernes, à l’œuvre en ces lieux (à l’en croire, « ça y allait bon train »), posté près d’un moine pris en tenaille par une blonde, et crachotant, de concert, tout autant que le maître, de brèves pépites, dans un coin sombre de l’édifice.

***

Nous sortons du bastringue bénit une heure plus tard. Lui, il a des visages plein la tête. Promet des séries de portraits déjantés dès que possible. Moi, je pense surtout aux seins lourds et blancs des femmes entraperçues dans la pénombre. Des seins laiteux sur lesquels j’aurais voulu promener mes joues, mes lèvres, mes paumes... L’opacité nous prend en remorque. Elle nous conduit entre l’herbe et l’asphalte. Il marmonne, chantonne... En lisière, les trappistes gueulent. Leurs rires s’écorchent au creux des cloîtres... Il se retourne, les écoute, chemine un instant à reculons et, psalmodiant presque, puis faisant de plus en plus tonner sa voix, improvise une longue supplique, adressée à ceux qui, vivant reclus près des cuves, brassent sans relâche.

- Putain de route... C’est à cause d’elle que je me tire... A cause d’elle que je dois vous laisser en plan... Adieu fêtards. Adieu joufflus qui bossez en froc de bure tenu par une corde pendante. Adieu à vous qui mélangez malt, houblon, coriandre et maïs pour que de bar en bar l’aventure des bières ambrées, amères et retoucheuses d’émotions se perpétue. Adieu frères tourneurs qui n’hésitez pas à arroser vos fins d’abstinence en trinquant à genoux, sexe à demi dressé, déjà dur, vibrant, vibrionnant, quasi retroussé, pris de bandaison légère sous la toile rêche, devant la statue polychrome d’un grand Saint Arnoult vermoulu. Adieu à vous tous qui me faîtes monter au ventre en ce moment même une furieuse envie de friture d’anguilles poudrées de gingembre et arrosées d’une Charles Quint pétillante et brutale...

D’un coup, il s’arrête, se calme et me toise. Il est en sueur. Sa voix chevrote.

- C’est bien Bruges que tu veux voir, espèce de dingo ? demande-t-il, changeant subitement de sujet.

J’acquiesce d’un simple hochement de tête... Nous sommes à Damme, postés sous le cône d’un réverbère, à une quinzaine de kilomètres de la ville. Il maugrée, crache, ouvre son fourbi de peintre. Farfouille dedans, en sort crayons, croquis et carnets.

- Hé bien, Bruges, ça ressemble à peu près à ça, dit-il. Faudrait simplement recoller les morceaux. Rafistoler les pignons en escalier. Ajouter des ocres, des brumes. Décalquer la silhouette de Jan Van Eyck déambulant quai du Rosaire. Et puis monter sur la terrasse de la brasserie Hendrik pour s’offrir une vue panoramique sur le Burg. Ne pas mésestimer les peintures qui ornent le chœur de la basilique Saint-Sang, même si ça ne semble que hors-d’œuvre comparé à ce que te réserveront les primitifs rassemblés au musée Groninghe. Tu peux y joindre dès à présent quelques lignes de Rodenbach. Te rappeler que ce poète, qui regrettait tant de voir sa ville s’effriter de plus en plus dans les canaux, est mort seul, en pleine renommée parisienne, le jour de noël 1898...
- Dernier détail, dit-il en s’arrêtant soudain pour se soulager en arrosant d’un jet puissant un portail en fer forgé donnant sur un jardin : ne pas oublier de réserver deux Steenbrugge et quatre doigts de genièvre. A boire, en salle, dès notre arrivée au De Gouden Boom. D’accord ?

© Jacques JOSSE
14 décembre 2004