Thomas Pietrois-Chabassier | Sans plus rêver

Pour Suzanne

Tu sais, quand tu as peur, des fils de ferraille mêlés aux crinières véritables, entortillées, sanglantes, des chutes de tourments qui frôlent sous ta peau barbelée depuis la cime des yeux, et des cris ruisselant depuis la source des gorges des longues journées qui passent, un matin, où tu es seul chez toi, tu es seul tout entier, tu as peur, tu as froid, tu es triste, parce qu’une chose en toi sourit, et quand ça sourit en toi, c’est comme une déchirure en même temps, c’est heureux, et en même temps tu es seul, et chez toi, le matin, depuis ton lit, et ça sourit, et ça déchire aussi, une image, un souvenir, et tu ris, tu es seul, et tu sais, tu es là, c’est le matin qui recommence, et tu attends quelque chose, la fin de la journée, les vacances, une fuite, du travail, une boucle, une consolation, un voyage, une phrase, un retour, un exil, ou l’espoir, une tendresse ou la nuit, je ne sais pas vraiment, et tu attends encore, tu penses, tu te souviens de gloires, de caresses, de soleils et d’attentes, tu te regardes en désordre, et tu relis les lettres, tu respires l’écriture, et soudain, dans la pièce, tout ce qui est en toi se met à résonner dans le silence, devenir le silence, et devenir la pièce, et soudain tout revient, comme des phrases perdues, à la gare, et sous l’arbre, sur le banc, dans la fête, la ruelle, devant les graffitis disparus, assis, debout, couché, et le monde n’est plus qu’une blancheur extrême où les apparitions s’installent, et dansent, et défilent devant toi, et ce n’est plus une ligne, non, c’est plus comme un amas, avec de la matière transparente, impalpable, et ce n’est plus un jour, ce n’est plus un voyage, ce n’est plus un baiser et ce n’est plus un mot, c’est soudain devant toi, entier, tout propulsé, c’est un bloc, une falaise, et du vide, du vide tout autour, et des remous de vide qui font tanguer le bloc, apparu d’un seul coup, et c’est comme une idée, comme une idée surgie d’entre les gris, surgie sous la menace, d’une mort, d’un regret, d’un regard, d’une pluie, oui, tu sais, quand tu te sens fragile, las, lancinant, tu te sens riche aussi, tu vois ce qui traverse alors, tu es seul à savoir, et tout ce qui déchire, au milieu de la guerre, des matins dépouillés de leurs flammes rosies, ta chair est de cristal, tu sens ton cœur en toi, et ce n’est plus seulement une expression des autres, tu sens vraiment ton cœur, tu le vois, qui se serre et qui bat, qui se serre et qui tremble, et ton cœur, il est mauve, et en même temps il saute, et il court, tout au milieu du bloc, en ignorant les vides, et tout mauve, te regarde, il t’appelle, c’est la nuit, c’est le jour, le matin, c’est demain, c’est hier, c’est maintenant, et maintenant, dans toute sa splendeur, celle que tu promets de ne plus oublier, qui te fuira encore dans les impulsions rouges, et il parle en battant, et animant l’amas, habité par un groupe, plusieurs générations d’images de ce qui fait ton être, qui est toi, et pas toi, et plus toi, qui sera encore toi, et peuplé de ces trois, de ces dix, de ces cent deux années divisées en secondes, il s’extraie de tout ça, saute à terre, et s’arrête dans le sable où coule un peu son sang, qui est encore le tien, il regarde un instant, vers toi, mauve luisant, regarde les revenants, et l’amas, soudain plus grand que tout ton corps, et il arme les bras, se déploie et s’envole jusqu’à une autre fois, un jour de fête, de gloire, de mort, de rêve, de silence ou de joie, et tout ce qui résonne ce matin, chez toi, devant toi, toutes ces images que ton cœur mauve a laissées, quelques secondes encore, et qui s’évanouit, quand tu es seul, et qui s’assemble comme un rêve, qui déchire et sourit, ces milliards de secondes dépensées sans clarté, vécues sans y penser, cette éruption de choses, et d’idées, aussi visible qu’un nuage, et ce nuage, et cette idée visible, et ce tissu d’instants, d’instants et de couleurs, de couleurs, de battements, de pulsions, d’effleurements, et ces alliés qui brûlent, ces alliés englacés, là, sous la forme sale et sous la forme noire de ce qui rend vivant, c’est le corps qu’elle avait la dernière fois. Et le matin s’achève.

5 août 2018