Je le revois (Pierre Chameroy)

Ma grande sœur a posté sur Facebook une photographie de l’inauguration du mémorial sur lequel sont gravés les noms des 2872 prisonniers politiques de la junte uruguayenne.

Cinquante ans après, ces événements nous remuent encore, et je regarde cette porte ouverte qui symbolise la liberté, en me demandant s’il ne faudrait pas faire un petit quelque chose aussi en hommage aux familles, parents et enfants de prisonniers qui ont tant souffert.

Je ne suis pas artiste, et si je peux témoigner par l’écrit de ce que furent ces années, je ne sais pas quelle forme pourrait prendre cet hommage aux enfances brisées. Cependant, par le même réseau social me parvient soudain la photographie quotidienne de Sébastien Rongier, qui s’impose à moi comme l’œuvre en question, celle que je n’aurais su produire. Elle représente un trou, donnant sur rien, rien qu’un mur, et mon cœur me parle en la voyant, pour me dire que cette œuvre symbolise exactement ce que je ressens.

C’était vers 1975, après le coup d’Etat, la junte avait arrêté plus de deux mille personnes, enfermées dans un ancien asile de fous, reconverti en camp de prisonniers. On y arrivait par une route en terre, après avoir traversé une pampa pelée où parfois courait une espèce d’autruche qu’on appelle là-bas nandous. Nous allions aux visites avec ma sœur, entassés dans un car qui nous déposait devant un grand hangar. Je me souviens d’un bruit assourdissant sous la halle, et des femmes et enfants serrés, attendant que le haut-parleur crache le matricule du prisonnier que l’on venait voir. Le matricule, car comme dans la chanson de Ferrat, ils se croyaient des hommes mais n’étaient plus que des nombres. Mon frère portait le matricule 1607, et nous tendions l’oreille dans le bruit sous le hangar, en espérant entendre le dies y seis cero siete, qui nous ferait nous lever et nous aligner avec d’autres vers la porte grillagée surveillée par les miradors, où nous passions un à un à la fouille. Quand ce fut mon tour, je suivis, le nez dans ses reins, une femme d’un certain âge qui, arrivée devant les portiques détecteurs de métaux, fut forcée par les soldats à retirer son soutien-gorge, dont les baleines métalliques faisaient bip au détecteur. J’avais dix ans, et c’était la première fois que je voyais une femme retirer son soutien-gorge, et c’était devant moi, encadré par trois mitraillettes, dans une queue sans fin d’enfants en pleurs et de femmes au regard furieux.

J’ai déjà raconté la salle aux téléphones, ou nous nous alignions au garde-à-vous, en attendant que les prisonniers soient introduits et amenés devant leur téléphone respectif, de l’autre côté de la vitre. Mais à la fin de la visite autorisée, qui durait une demi-heure environ, nous nous levions, les familles d’un côté, et les prisonniers de l’autre, et avancions dans un rituel d’une cruauté inouïe pour passer de part et d’autre de la vitre à hauteur d’un petit trou, qui permettait aux enfants, en se hissant sur la pointe des pieds, de baiser la joue du prisonnier à travers la vitre blindée, par un petit trou coupé dans le verre qui n’était pas plus grand qu’une feuille de cahier. Et comme tous ces enfants uruguayens, je suis passé là, et j’ai embrassé quelques centimètres carrés de la peau de mon frère, cinq ou six fois par an, pendant cinq ans.

Et pendant que je me remémore ce trou ignoble dans la vitre blindée, je me revois bien des années plus tard, alors que j’étais au lycée, et que je sortais avec une jeune fille ravissante qui s’appelait Virginie Chameroy. Je donne son nom, car, je l’ai déjà écrit : si je raconte ces choses c’est à la fois pour témoigner, et remercier les gens qui m’ont sauvé la vie. Et parmi eux, il y a ses parents, Pierre et Florence Chameroy, chez qui j’aimais aller. Couple de bourgeois très chrétiens, dans le meilleur sens du terme, ils élevaient leurs cinq enfants non sans difficultés, mais avec beaucoup d’amour, et sans doute chez eux trouvais-je un cercle protecteur et attentionné où me remettre quelques heures du poids de mon enfance.

Je ne sais ce qu’est devenu Pierre Chameroy, mais je sais qu’un jour il m’avait discrètement payé le train pour que je puisse rejoindre sa fille dans une maison de campagne dans le Morbihan, et je pense que ni sa femme ni sa fille, ni ma propre mère ne l’ont su, mais si je le raconte aujourd’hui, c’est pour que les choses qui ont du sens et que l’on tait habituellement soient de cette façon connues.

Si aujourd’hui j’ai acheté une maison en granit dans l’Ouest, et si j’ai inscrit mes enfants au tennis ou à la voile, c’est, je pense, pour essayer de reproduire ce qui me semblait le cadre de vie normal et sur-protecteur dont j’avais été privé.

Et maintenant que je fais ces aveux, je me souviens qu’un soir passait à la télévision le film de Costa-Gavras, Etat de Siège qui raconte l’enlèvement et l’assassinat par les Tupamaros de Dan Mitrione, l’officier de la CIA chargé de conseiller la police et l’armée uruguayenne en des matières si horribles que je ne veux même pas en parler. J’étais chez les Chameroy ce soir-là, et Pierre Chameroy avait voulu voir le film pour « se faire une idée ». Pour ma part, je n’avais pas pu, ou pas voulu, revoir à la télé, ce que j’avais vécu de si près, et je m’étais réfugié dans la cuisine, attendant en fumant une ou plusieurs cigarettes que ce supplice termine.

Vers la fin, j’étais pourtant allé jusqu’au salon, et en entrant, j’avais vu cette scène de générique, où l’on voit les Tupamaros, arrêtés et emprisonnés, marcher le long de la vitre blindée et embrasser leurs enfants, frères, sœurs ou épouses à travers un petit trou dans la vitre. Et regardant cette scène et me voyant entrer, Pierre Chameroy m’avait demandé d’un air atterré :

−C’était vraiment comme ça ?

Et sur le coup de l’étreinte qui serrait ma poitrine, j’avais répondu d’une voix atone :

−Non, le trou dans la vitre n’était pas rond, il était carré.

Après ces années et la libération tardive de mon frère, je suis passé par le moule à gauffre des classes prépas, je suis devenu ce crack en maths formatté pour les grandes écoles, et pourtant, depuis toutes ces années, je n’ai jamais pu voir un carré ou un cercle, sans penser à ce trou infect dans la vitre, qui était carré dans la réalité, et rond dans le film. Et aujourd’hui que j’ai fait toutes ces mathématiques, que je suis devenu un spécialiste des formes et de leurs équations, je me rends compte que la souffrance morale est comme le cercle et le carré, un non-objet platonicien, comme eux immatérielle, et comme eux, malheureusement, intemporelle et sans échelle.

PS : écrivant cette chronique, j’ai voulu revoir la scène dans le film de Costa-Gavras. Sur les versions figurant sur internet, la scène est coupée. J’ai adressé un message à Costa-Gavras, sur sa messagerie personnelle dont j’avais fortuitement l’adresse, mais le message m’est revenu avec une erreur. Il ne faut pas interroger les signes, au delà d’un certain seuil, celui où commence la maladie mentale.

Photographie avec l’aimable autorisation de Sébastien Rongier.

Vincent Fleury - 7 août 2018

Répondre à cet article