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Sélim Nassib | Comment tu t’appelles ? [1]

Sélim Nassib a invité des participants de différents milieux (groupe de théâtre, maison de retraite, lycéens) à vivre ensemble une expérience d’expression et de narration. Différents ateliers ont été lancés sur une question simple : « Comment tu t’appelles ? », posée aux personnes participant aux différents groupes. Les questions qui en découlent (« D’où vient ce nom ? » « Veut-il dire quelque chose ? ») ont entraîné des réponses qui illustrent l’extraordinaire diversité des histoires et des identités qui nous composent.
Ces réponses ont été filmées et seront l’occasion d’une présentation publique au siège de l’association "Anis Gras, Le lieu de l’autre" (Arcueil) au dernier trimestre 2018.
Comme avant-goût, voici certaines des réponses apportées.


Lila

Je m’appelle Lila Giraud.

Lila… ce n’est pas Lilas comme la fleur (avec un « s » au bout)… pas Leila, le prénom arabe ou kabyle … Juste Lila, L-I-L-A, quatre lettres, un joli prénom… Mes parents me l’ont donné parce qu’ils l’aimaient, mon père a lutté contre l’employé de la mairie qui ne voulait pas m’inscrire : « Ça n’existe pas ! » disait-il. Mais si que ça existe ! Regardez-moi !

Mon prénom ne ressemble à personne mais mon nom, si. Giraud. Bien français, sans histoire, venu du Sud, de Sisteron pour être précis… Rien à dire. A Marseille où j’ai grandi, il y en avait beaucoup. Giraud-Giraud-Giraud… Comment les distinguer les uns des autres ? Quel sang particulier coulait dans mes veines ?

Celui d’un autre Sud… l’Italie… Naples… Napoli… Son volcan, son port, sa contrebande, sa mafia… Mon arrière-grand-père maternel s’appelait Gautero… Nous ne connaissions rien de lui, ma grand-mère ne parlait jamais de son père. Ce n’est que plus tard que j’ai appris que c’était un grand mafieux – et qu’il avait perdu ses jambes pendant la première guerre mondiale… Cul-de-jatte donc, et sa femme devait l’assister en tout. Sinon, c’était un homme drôle, amical, très apprécié en société… mais un véritable tyran domestique : mon arrière-grand-mère était devenue son esclave. Et ce n’est pas tout : un jour, il a pris sa plus jeune fille de côté pour lui annoncer qu’elle ne ferait pas d’études parce qu’elle devrait s’occuper de lui quand sa mère, sa femme à lui, n’en aurait plus la force. Ma grand-mère n’était alors qu’une petite jeune fille de 16 ans. Un soir, en rentrant à la maison, elle découvre le terrible spectacle : ses deux parents gisent morts dans l’appartement !

Pour éviter à sa fille le calvaire qu’elle avait elle-même vécu, mon arrière-grand-mère avait tué son mari avant de se donner la mort.

Ma grand-mère s’appelle Francette Gautero, épouse Giraud. Elle n’évoque jamais le drame, ne montre jamais ses émotions, ne parle jamais d’elle... C’est la seule qui ne m’appelle pas Lila, mais Lilou. C’est moi. Lila Giraud, vous voyez ? Un nom tout à fait banal.

Et toi, comment tu t’appelles ?


Colette

Je m’appelle Colette Monceaux, comme le parc mais avec un x au bout.

Dans l’arbre généalogique, je suis remontée jusqu’à Louis XIV. Je l’ai fait avec mon père, mais maintenant qu’il y a Internet, ça doit être plus simple.

Il y en a en partout, des Monceaux, ils se sont mariés, il y en a en Allemagne, il y en a au Canada, il y en a à Trinidad…

Ma mère s’appelait Delpech. Par elle, je remonte jusqu’à mon arrière-grand-mère qui avait été confiée, toute petite, par Viollet-le-Duc, l’homme de paille de Napoléon III.

Elle s’appelait Mathilde Toulouse, un nom de ville, peut-être parce qu’elle était née de quelqu’un d’important qui ne voulait pas lui donner son nom – mais qui ne voulait pas l’abandonner pour autant… Une enfant naturelle, donc, mais qui a eu des cours de musique et de danse comme le reste de la famille…

Elle était très jolie, paraît-il, alors que les filles de Viollet-le-Duc, pas tellement. Ses demi-sœurs lui en voulaient, elle s’est donc mariée pour s’échapper du foyer… pas tout à fait avec le premier venu mais presque.

Ils ont eu un fils qui est devenu un peu musicien, il jouait du hautbois, et qui s’est marié avec ma grand-mère… Et cette grand-mère traitait son mari de saltimbanque… Elle n’est restée mariée que deux ans avec lui, elle ne le supportait pas parce qu’il jouait aux courses, il jouait à tout, et dépensait tout l’argent.

Voilà mon histoire, Colette Monceaux d’un côté, Delpech de l’autre, Louis XIV d’un côté, Viollet-le-Duc de l’autre.

Et toi, comment tu t’appelles ?


Patience

Je m’appelle Patience Attipoe.

J’ai une sœur jumelle qui s’appelle Jeanne, et moi, enfant, je m’appelais Jeannette.

Nous étions très différentes ! Ma sœur Jeanne était dynamique et rapide. Et moi, je passais mon temps à pleurer très fort. Alors pour me faire taire, elle me mettait deux doigts dans la bouche, et ça marchait… J’arrêtais de pleurer. Je pouvais m’asseoir comme ça sans bouger et rester tranquille très longtemps. Je suis calme. Alors ma tante, la sœur de ma mère, m’a dit un jour : « Toi, tu es Patience  ! ». Et le prénom m’est resté. Je n’étais plus Jeannette mais Patience

Je suis du Togo, mais mon grand-père, au départ, venait du Ghana. Il s’appelait Vamatoenawo, ce qui veut dire : « Viens, je vais te dire quelque chose ». Quand il est arrivé à Lomé, il s’est installé dans le quartier Atikpokome – c’est de là que vient mon nom de famille, Attipoe. J’aurais dû m’appeler Jeannette Attipoe, c’est même écrit sur mes papiers d’identité : il y a d’abord Jeannette puis Patience puis Wetsa.

Mais personne ne m’appelle Jeannette, personne ne m’appelle Wetsa. Je suis Patience.

Et toi, comment tu t’appelles ?


24 août 2018
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