Pense aux pierres sous tes pas, d’Antoine Wauters

On écrit certainement pour de multiples raisons, qui ne s’accordent pas toujours. Mais quiconque aura lu quelques-uns des romans d’Antoine Wauters aura fatalement ressenti ce qui les lie, ce qui circule à travers eux, qui n’est pas tant une idée ou un thème qu’une violence et une intensité desquelles tout semble dépendre, un feu recherché entretenu puis déserté, éteint ou volontairement étouffé. Ce feu est comme un pouvoir avec lequel seuls les enfants peuvent entrer en contact. Dire enfance ici ne consiste pas à indiquer un âge dont l’écrivain serait nécessairement coupé. L’enfance est un devenir qui concerne l’adulte, si on voulait radicaliser je crois qu’on pourrait dire qu’il s’agit d’une forme d’initiation, avec ce que ce terme implique d’énergie érotique. Il ne s’agit pas tant de grandir que de se métamorphoser, même si en ce qui concerne les deux enfant de Pense aux pierres sous tes pas, Léo (la fille) et Marcio (le garçon) cela peut revenir au même. Changer d’apparence, cela ne peut être innocent. Les enfants jouent, on dirait qu’ils cherchent à atteindre cette limite à partir de laquelle le monde bascule avant de chuter complètement. C’est le côté baroque de ce roman, son côté fou, son côté travesti.

L’air de rien, il conduit une guerre contre les institutions et le concept d’identité qui les soutient. La famille tout d’abord, l’Etat ensuite (avec ce qu’il comporte d’organisation sociale, de commerce et de consommation, de croissance comme on dit), à moins qu’on ne puisse vraiment les séparer. Il est vrai que la faillite de l’une entraîne la faillite de l’autre, ou réciproquement, et que la liberté et l’indépendance s’accompagnent d’un rêve communautaire. Ne vous attendez toutefois pas à lire un manifeste post-seventies, la forme du conte à laquelle emprunte ce roman confère à sa dimension politique un côté naïf qui la rend de ce fait plus digeste. Un exemple, touchant à l’éducation des enfants : « Ils passaient de bras en bras, d’une équipe à une autre. Et, si une mère ne s’en sortait plus, il s’en trouvait toujours une autre pour dégainer un sein luisant et lui venir en aide. C’était quelque chose de magique et qu’il faudrait voir plus : les enfants seraient aux anges, et les parents, alors, qu’est-ce qu’ils se détendraient ! » Voilà pour le versant utopique, mais avant d’en arriver là il faut survivre. Pour cela aussi il faut des principes. Première règle : « Pense à ton père comme à un étranger. » C’est que si l’on veut mener une guerre contre l’identité, il faut commencer par mener une guerre contre la figure paternelle à laquelle est bien souvent associée une fonction d’identification. C’est alors que, comme le disait Deleuze au sujet de Melville, « la fonction paternelle se perd au profit de forces ambigües plus obscures » [1]. Des forces souterraines travaillent en vue d’une explosion comme d’une rénovation, de soi comme du monde. Vaste tâche pour laquelle le concours d’une figure transversale étrangère à la famille et hostile à l’Etat ne sera pas superflu, celle d’une grand-mère ou d’une vieille sorcière : j’ai nommé Mama Luna, dont on ne saurait minimiser l’importance (on retrouve cette symbolique et ces figures de grands-mères chamaniques chez Volodine, que l’on pense aux Anges mineurs par exemple).

Cependant, s’attarder sur le point d’arrivée d’une telle trajectoire serait probablement une erreur. La vérité d’un tel roman ne réside pas dans sa conclusion. Pour le dire d’un mot, on ne quitte pas l’enfance, elle nous attend quelque part pour nous venir en aide au moment où l’on en aura besoin, pour autant que l’on sache lui sacrifier nos vérités sédimentées. Nul doute que la force de l’imaginaire propre aux enfants est une des portes de salut capable de soutenir l’impossible et d’étayer le vide. Voyez ce qu’elle exige sans qu’on sache ce qui en sortira. Elle veut tout et ne cèdera sur rien. Extrême dans tout ce qu’elle décrète, le bien comme le mal, le bon comme le mauvais. « Ma sœur partie, c’était comme si la mort “naissait” en moi. Chaque jour, m’emparant du bâton de Paps, je me mis à m’infliger ce qu’il m’infligeait lui, me bastonnant, me tabassant (...) Etrangement - c’est comme ça que je vois les choses là où je suis - ces séances d’autotabassage me faisaient du “bien”, car c’était comme un cadre physique autour d’un mal qui, sans ça, n’avait ni fond ni forme et me vampirisait. Allez comprendre ça, pour ne pas perdre la tête, il me fallait des coups, il me fallait des claques, il fallait que je crève de douleur. Impossible de le dire autrement. » Il faut s’enfoncer loin et bas pour voir le noir scintiller, et bizarrement, alors, comme si le monde pivotait sur son axe, d’un seul coup la douleur cède devant la joie. Comme si le compte des joies aussi avait été fait. Je n’invente rien, c’est écrit noir sur blanc :

« Je le dis plus clairement encore, si c’est possible : quoi que vous fassiez, quoi que vous perdiez, quoi que vous acquériez, vous restez avec vos fantômes. Avec vos peurs couleur corbeau. Avec vos manques venus de l’enfance.
Est-ce que c’est triste ?
Non.
Car vous restez aussi avec votre joie. Dans ce bonheur qui se cache mais qui est le vôtre depuis toujours. »

Pourquoi le conte ? Parce que sa cruauté ne fait pas que laisser sans voix, elle instruit et rappelle comment sourire après avoir fait goûter au sang.

Pascal Gibourg - 29 août 2018

[1Critique et clinique, Minuit, p 99