Je ne l’ai pas revu (le plombier)

Un jeune éditeur d’une jeune maison d’éditions m’a contacté pour envisager la publication des « Je le revois » en recueil. Pour les besoins de la composition, je relis mes textes, et me rends compte de la sombre tristesse que j’ai accumulée au fil des pages. Je me demande si mes 494 lecteurs recensés par le back office de remue.net ne viennent pas à dessein s’assurer par cette lecture qu’il y a plus malheureux qu’eux. En vieillissant, j’ai fini par admettre qu’il n’y a que cinq sujets intéressant vraiment les gens : l’amour, le cul, l’argent, la religion, et le malheur des autres. On ne peut pas intéresser les gens avec des histoires de robinets qui fuient.

Cependant, il suffit que j’évoque un problème de plomberie pour que tout à coup me revienne en mémoire le plombier que j’aurais aimé revoir, et que je n’ai pas revu.

L’été dernier, des châtaignes électriques sont apparues dans les robinets de la maison, et sous la douche. Comme la moitié de la maison est louée en gîte rural, je me suis empressé d’appeler un plombier pour résoudre ce problème. C’est un fait curieux que, lorsqu’on possède un gîte, on s’inquiète davantage de la santé et du bien-être de ses locataires que de la sienne propre. Dès que mes enfants m’eurent signalé ces douloureux picottis au robinet, j’avais cherché au Vu-mètre la cause du phénomène et identifié une probable fuite à la masse dans le chauffe-eau, dont la caisse présentait une DDP de 8 Volts avec la dalle béton. Cette chronique rapporte donc une histoire de fuite d’électricité, plutôt qu’une fuite d’eau à proprement parler.

J’ai naturellement contacté le plombier qui avait installé ce chauffe-eau. C’était il y a vingt ans, et il est ma foi possible qu’au bout de vingt ans, un chauffe-eau tombe en panne, qu’une stéatite casse et mette en liaison la terre avec la phase. Le plombier me promit de venir sans délai, et la date était fixée pour le changement du chauffe-eau, entre deux clients. A vrai dire, j’avais spontanément appelé l’installateur, pour une raison presque inconsciente, que je réalise seulement au moment d’écrire cette chronique, et je m’explique soudain ma déception qu’il ait envoyé des ouvriers de son entreprise, et qu’il ne soit pas venu lui-même. C’est pourquoi cette chronique s’intitule, « Je ne l’ai pas revu (le plombier) ».

Car en effet, nous nous sommes rencontrés il y a vingt ans, sur le chantier de cette maison, et, à l’époque, il avait, comme il se doit, vingt ans de moins. De même que je suis devenu chef d’équipe depuis, son entreprise s’est agrandie et il ne va probablement plus lui-même faire les soudures sur les chantiers, en urgence.
Mais la raison pour laquelle j’aurais aimé le revoir est la suivante.

Comme je l’ai raconté dans un précédent « Je le revois », j’ai acheté avec mon épouse une maison en granit dans le bocage normand. A dire vrai, il s’agissait plutôt d’un tas de pierres formant un rectangle allongé aux murs épais sinon éboulés d’environ soixante centimètres. Des arbres poussaient dedans et c’est au prix de louables efforts que nous avons relevé cette longère en ruine, dépendance de l’abbaye de la Lucerne d’Outre-Mer [1] .

Quand les dalles bétons furent coulées et bien prises, ce fut le tour du lot « plomberie ». Le jeune plombier que j’avais trouvé dans le bocage par l’intermédiaire de fanas de travaux dans l’ancien, était donc venu un matin pour poser ab initio l’intégralité de la plomberie, dont le fameux chauffe-eau. Je constatai que les travaux commençaient par la perforation d’un trou à travers le mur en granit épais comme un blockhaus afin de faire passer les fourreaux à distance de l’électricité dans un coin de la maison destiné à devenir un local technique. J’étais bien intéressé par ce percement, car l’outil utilisé, un gros perforateur à percussion, intermédiaire entre une perceuse et un marteau-piqueur, n’était pas le genre d’outil que le bricoleur de base a normalement chez lui. Or, j’étais bien embarrassé pour poser sur la façade une lampe de jardin, ayant l’amour des fermettes XVIIe aux murs épais comme une pierre tombale, mais n’étant pas moi-même équipé à la hauteur des outils ad hoc.

Quand le plombier eu fini de faire les percements à l’arrière de la maison par où passeraient les tuyaux d’eau, je lui demandai si je pouvais lui emprunter le perforateur, pour faire un trou en façade pour ma lampe. Il hésita un peu, puis me dit d’accord en me demandant avec solennité de ne pas dépasser le chiffre « 3 » sur le bouton de puissance.

Je pris donc le perforateur, le branchai avec une rallonge, installai une grande échelle contre le mur de la façade, et montai en haut face au mur, pour commencer à faire ce trou. J’étais à l’époque d’une constitution un peu maigrelette, et l’échelle était très tendue verticalement pour pouvoir atteindre le point où devait se situer la lampe, en sorte que, même en m’appuyant de tout mon poids, tangente teta réduisait à cinq ou dix kilos à peine, la force que je pouvais réellement exercer contre les grosses pierres en granit sans perdre l’équilibre. C’est pourquoi la perforation n’avançait pas, et j’avais le sentiment qu’à ce train là je ne serais pas rendu de l’autre côté du mur avant la fin de la journée.

Cependant, le plombier m’avait solennellement dit de ne pas dépasser « 3 » sur le bouton, ce qui devait sous-entendre qu’au-delà, l’appareil devait être beaucoup plus puissant. Comme dans le conte de Barbe-bleue, je m’assurai que le plombier n’était pas trop près, et me décidai à monter le bouton histoire d’accélérer un peu le percement. Je me dis d’abord "essayons 5", puis "non, pourquoi lambiner, montons à 8, à cette puissance-là, ça va le faire".

Effectivement, à « 8 », le perforateur délivrait une puissance de cheval et le foret commençait à rentrer dans le granit comme dans du beurre. Il faut cependant préciser que le foret en question est un foret des plus longs, capable de traverser le mur, donc d’environ soixante centimètres, et qu’il a un diamètre égal à celui du fourreau destiné à passer la filerie dans sa gaine, donc environ vingt millimètres. C’est du gros calibre. Ce genre d’instrument tourne à basse vitesse, avec un grand couple, tout en percutant le mur très sèchement. C’est le genre d’engin que rien n’arrête. Un second fait technique à comprendre est que, en vertu de la loi de composition des vitesses dans un repère relatif, lorsqu’on tient l’outil c’est le foret qui tourne, mais si le foret est fixé, c’est alors l’outil qui tourne, avec un couple très important, ce qui veut dire en clair que c’est la personne qui le tient qui va se mettre à tourner comme un moulin à vent.

Après avoir pénétré dans le mur de quelques dizaines de centimètres, le foret soudainement se bloqua entre deux pierres, la tête en z s’étant probablement arc-boutée contre un coin plus dur d’une pierre de tableau. Je n’eus pas le temps de comprendre ce qui se passait, l’instrument s’était mis à tourner en sens inverse, en emportant mon bras tout à coup crispé sur la poignée par réflexe. C‘est un fait banal qu’en cas de peur, la main se crispe sur l’objet qu’elle tient, quand bien même il serait préférable de tout lâcher. La suite est un peu vague voire nébuleuse, je dois le dire.

En tournant, le perforateur vint taper dans ma tête une fois, puis deux, puis trois, comme un moulinet ; je me retrouvais comme ces sacs de punching-ball, à recevoir en rafale dans la tête des coups de perforateur, qui n’arrêtait plus de tourner, avec ma main crispée dessus qui l’empêchait de faire un tour complet. Alors que tout autour de moi commençait à s’obscurcir, mon cerveau prit à mon insu une dernière décision : entre mourir la tête broyée par le perforateur ou me jeter carrément au sol du haut de l’échelle, il fallait choisir, et mon cerveau estima sans attendre mon consentement qu’il valait mieux sauter, ce qui me laissait une petite chance de m’en tirer. Je laissai donc le perforateur tourner dans son trou, et me jetai du haut de l’échelle sur le sol, sachant que dans la région, les pieds de murs sont dallés de grandes pierres en granit formant ce qu’on appelle traditionnellement un trottoir.

Je survécus évidemment à cette chute, me retrouvant sonné, l’arcade sourcilière en sang, hébété sur mon train arrière comme un boxeur KO sur un ring. Le plombier arriva en courant, en poussant des cris de désespoir qui s’achevèrent par « faudrait pas qu’on pense que j’ai tué le client ». C’est l’accident le plus sérieux qui me soit arrivé pendant la rénovation. Aujourd’hui, je restaure la seconde partie, tandis que la première est louée en gîte rural. J’ai reçu il y a peu un avis du service des impôts fonciers de Granville : je vais devoir payer la taxe sur les résidences secondaires, tant il est vrai que, pour le fisc, les propriétaires de maisons de campagne sont des nantis qui peuvent bien contribuer à la suppression de la taxe d’habitation pour les autres, voulue par le Président Macron. Il ne faut surtout pas se plaindre de payer des impôts, c’est mal vu, et payer des impôts est une sorte de preuve fiscale qu’on a réussi, au moins en l’espèce à relever une ruine.

Voilà donc pourquoi j’aurais bien aimé revoir ce plombier, vingt ans après, et si je ne l’ai pas revu, il aura au moins servi de prétexte à une chronique qui a tout de même des allures d’exercice de style.

[1] Dans le Cotentin, l’Outre-Mer, c’est l’Anglais.

Vincent Fleury - 7 septembre 2018