Musique et poésie aujourd’hui : entretien avec Laurent Colomb (et documents)

ENTRETIEN

Laure Gauthier : On peut considérer votre travail, à vous lire, à vous voir et à vous entendre, comme un théâtre de voix ou de la poésie phonique et dramatique. Comment caractérisez-vous votre travail poétique ?

Laurent Colomb : Il est lié au geste, geste de dire, lequel passe inévitablement par la voix, de telle sorte que voix et corps s’emploient à gestualiser une même langue. En ce sens, ma poésie est dramatique tout autant que phonique, agitée de signes-son. Quand je dis « langue », je pense « système », organisation de signes non exclusivement alphabétiques. Aussi, mes textes peuvent-ils être complexes en apparence, accueillir de nouveaux graphèmes, regrouper un grand nombre d’indications phonétiques, prosodiques ou communicationnelles, à destination des interprètes. C’est cette masse didascalique dont la dimension plastique saute aux yeux qui va faire théâtre et autoriser l’acteur à déborder d’un usage conventionnel de sa voix. Certains de mes textes sont moins phoniques que d’autres, nécessitent peu ou aucun appareillage de sens. Ils n’en sont pas moins inquiétés par le langage qui structure toujours leur forme. C’est probablement le lieu d’une poésie.

Laure Gauthier : Quand vous parlez de poésie, vous évoquez une poésie « dé-livrée » comme sortie du livre, une poésie des « corps en voix ». La voix est-elle le centre névralgique de votre écriture ? Et quel est alors le statut du texte ? Se renouvelle-t-il à chaque projet ?

Laurent Colomb : La voix est le « centre névralgique » de mon écriture précisément parce que je crois en l’impact physique des mots. Dès l’instant où gestes et phonèmes vont jouer un rôle essentiel dans la compréhension de cette langue, elle va parler au corps tout entier. Le texte est rendu à sa fonction première de prothèse mnésique, support tissulaire d’une oralité oublieuse de ses tâtonnements et de ses souffles, qui font pourtant son ! au sens. Comme il est renouvelé en tant que surface symbolique à chacune de mes tentatives d’incarnation (puisqu’il s’agit objectivement de faire bonne ? chair avec le verbe), ce vêtement peut prendre diverses formes : poème partitionnel, dialogue en FLE, sillons polyphoniques, codex interjectif, onomato-drame nippon.

Laure Gauthier : Vous êtes un poète interprète. Dans plusieurs de vos créations comme Kinosakinomatopee ou Opéra langue, le texte est une véritable partition : il comporte de nombreuses indications qui concernent l’accentuation, les timbres, le souffle, le rythme ou encore la ponctuation. Ces indications ne visent-elles pas à fixer l’expérience vocale et à la rendre praticable pour d’autres interprètes en ne la limitant pas à votre propre « performance » ?

Laurent Colomb : J’accorde une importance fondamentale au geste vocal, considérant au demeurant, le fait de parler comme le mobile même de mon écriture. On dira que je résonne et raisonne par le son et on me qualifiera doublement de « performatif ». Les deux œuvres que vous citez proposent, outre une interprétation des hypothèses de Jean-Jacques Rousseau sur les naissances du langage pour Opéra langue et un aperçu sur les onomatopées nippones pour Kinosakinomatopee, un même système de développement du potentiel vocal à la lisière de nouvelles représentations. Aussi, ces manuscrits peuvent-ils être perçus – ce que les interprètes de ces pages profératoires ressentent bien – comme des instruments d’exploration sensorielle graduée, ouvrages d’athlétisme pneumatique ou mandibulaire qui remodèlent une esthétique de la voix à la lumière d’une forme de sensualisme verbal (parler, serait d’abord percevoir). Si la présence de l’auteur-phonateur de ces signes-son peut-être utile au travail de déchiffrement, la partition doit pouvoir se lire sans lui.

Laure Gauthier : Vous avez écrit plusieurs pièces polyphoniques. Considérez-vous la polyphonie d’un point de vue musical ?

Laurent Colomb : Jeux d’assemblages polyglotiques, superpositions de répliques cycliques, jets d’interjections isolées en milieu de pause, assonances soufflées, bruitistes, etc., ma polyphonie est un vaste corps de sons qui peut évoquer les compositions savantes de l’Ars Nova, les polyphonies profanes de Clément Janequin… et plus près de nous, les pièces de Luciano Berio où c’est le discours parlé et ses formes qui sont au cœur d’une œuvre musicale à forte connotation dramatique. Si j’entends la polyphonie comme une pluralité des lecteurs, j’entends aussi la polyphonie comme une pluralité des lectures et des interprétations.

Laure Gauthier : Vous évoquez également vos créations comme un « théâtre de corps sonores ». Vous évoquez dans un article « L’écrit de la voix, un code typographique pour incarner la voix dans l’écriture » ( Performances poétiques, dir. Jérôme Cabot, éditions Cécile Defaut, 2017, p. 107-129) votre filiation venant de la poésie sonore notamment, mais quelle est l’influence de la musique sur vous ? Votre perception du son, des hauteurs, du rythme ou de la polyphonie se nourrit-elle de répertoires particuliers ? Avez-vous déjà travaillé en collaboration avec des compositeurs ou instrumentistes ?

Laurent Colomb : Je me suis naturellement tourné vers la composition musicale dès l’instant où j’ai acquis la certitude d’une prévalence du son sur la lettre dans la perception du sens. L’infini des possibilités harmoniques de la voix et ses souffles m’obligea à augmenter de nouveaux signes un principe d’écriture déjà largement inspiré de musique comme de phonétique. Et c’est particulièrement dans ce domaine à la lecture des premiers linguistes (Rousseau, de Brosses…) mais surtout à l’écoute des productions para-verbales (ton, timbre, tic…) que je puisais les motivations de mon travail et élaborais un premier système d’écriture de la voix. Les musiciens avec lesquels j’ai eu le plaisir de collaborer, achevèrent, en l’interrogeant, de préciser ce système, tels Igor Ballereau, Eryck Abecassis, Paul Brousseau…, le récitant Toyotake Sakihodayu qui me fit découvrir les manuscrits anciens du Théâtre national de bunraku d’Osaka. L’immense variété des cultures musicales de tradition orale m’aura impressionné lorsqu’en thèse, à l’université de Paris 8, je rédigeais une Contribution à une étude pluridisciplinaire de la voix, partant de l’histoire passionnante du Roy Hart Théâtre : une compagnie d’acteurs semblablement agitée de phonè. Mes influences musicales ont été et sont humaines, mondaines et environnementales, non exclusivement esthétiques, complètement timbrées. Les graphistes et poètes Antoine Denize et Pierre di Sciullo auront contribué à augmenter ma palette onomatopéique d’expression, tandis que l’agence de graphisme Pentagon s’associa avec moi dans la composition d’une version A3 du manuscrit Opéra langue.

Laure Gauthier : Vos poèmes engagent le voir et l’entendre et se destinent au lecteur-phonateur. Vous dites à ce propos qu’ils « encouragent méthodiquement un sensualisme universel » et font appel au corps-son : en dégrafant le lien qui relie le poème au sens et en accentuant la dimension phonique et polyphonique. Pensez-vous défaire la frontière souvent établie entre poésie et musique, l’une considérée comme langue particulière et l’autre comme langage universel ?

Laurent Colomb : Musique et poésie étaient indissociables du temps où la littérature était essentiellement vocale. L’aède grec, le barde celtique, les troubadours occitans… étaient toujours accompagnés de musique sinon de danse. Si bien qu’un véritable dialogue, sorte de conversation, existait entre ces différentes formes d’art, les traversait. En définitive, la langue, les langues me fascinent pour ce qu’elles sont : des expressions sonores productrices d’écho et porteuses d’un désir grandissant de polyphonie. Ni musique, ni poésie après tout, mais une voix plurielle, multiphonique et multilingue, capable de repousser les limites vibratoires d’un corps dans un espace langagier toujours plus élargi.

DOCUMENTS

1. Extrait de Opéra langue (Acte 3 scène 1. L’Homme de glosse) de Laurent Colomb, créé le 24 mai 2012 par la compagnie des Lucioles au Festival théâtral de Coye-la-Forêt dans une mise en scène de l’auteur.


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2. Extrait de Barbare isthme de Laurent Colomb, créé le 22 mars 2018 à la Friche Belle de Mai lors de la Biennale des Écritures du réel #4 par le Théâtre la Cité dans une mise en scène de Karine Fourcy


— …et les autres [è] rigolent !

— Parce que les maths je les fais bien.

— Demain…

— C’est sérieux.

— Moi je voudrais bien faire lycée général mais ils ont peur que ça fait trop dur pour…

— Heu… Le feu. Tu compris ?

— Après la troisième je crois comme ça…

— … les physiques et j’aime beaucoup…

— Jamais je ne m’ai pas sentie mal.

— C’est ces trois : premier c’est mecano…

— Ouais !

— Des mots de quoi ?

— …peinture et le bâtiment.

— La chaise.

— Maçonnerie s’appelle, non ?

— C’est ça.

— « pfff ».

Un temps.

— Si je choisis ça et j’abandonne l’autre je peux retourner en arrière ?

— W’allah ! je comprend rien. Y a pas des livres en mode dialogue ?

— Parce que les parents je vais le dire humoriste y sais pas c’est quoi. Comme assistante

sociale, y sais pas…

— Je fera le sport.

— Prof technologie.

— Comment on va dire ? la CAF elle paie les gens, d’accord ?

— Aider les autres parce que c’est bien pour ils mort pas.

— Un jour, j’aurais infirmière.

— Hu !

— Moi, je vais me marier !

— Il me dit tu fais des rectangles et tu sais pas les faire. Tu fais quoi ?

— Comme ça, je reste à la maison.

— En premier comme je vais pour je fais la carte.

— C’est d’abord la France.


Rature


Rature. Scribouillure. Ecribouillie. Pâte. Pâte à rature. Effaçouillage et gomminage.

Racommodure de fautes. Perçage de fautes. Tuage de fautes et correction au blanc

méthylchloroformé. Scroubille avec mon bic dans la pâte à papier. Pavé de pâte à rature.

Trait, re-trait. Barre d’encre en hachuré d’obliques gras. Biffure de pointe, flicage de faute, crayonnage de mise à l’index. Envolée de Tipp-Ex en mini-pocket mouse sur plaine de boulettes. Champs de peines en grappe bisulfitées à l’effaceur-stylo. Montagnes de shprout, rapatouillage de pfrut, slashs de non-pas-ça. Boyaux d’encre. Savon.

Errance. Trace, re-trace et scarificassure. Hésitationade et retournage de stylo. Cassage de pointe, piquage de bille. Côté bleu de la gomme. Oups. Déchirage de feuille en fibre de crottin d’âne. Torchon. Raclure, essuyage au coude à coude dans la course au mot. Barbouillon de non-pas-toi, scratch. Poc : tache. Tranche de solvan déposé au pinceau sur la gaffe.

Liquidation du disgraphieux au rouleau à censure. Véto. Index. Empreinte de doigt sale sur l’asphalte à blanchir du ruban correcteur. Pierre à poncer la bourde, à barrer le nul, à biffer le zéro-juste. Malheur.


La Fleur de la voix


x. — Je n’ai jamais tenu dans ma main la fleur de la voix, la plume de l’oiseau-verbe, la queue du cheval-phrase et poser comme un sixième doigt sur la peau du livre.

x. — J’ai écris mon nom avec la feuille de la voix, souffler dans la paille à sons la poussière des signes pour poser mes pieds à dire sur le sol de ta langue.

x. — J’ai pris l’arbre à langue et l’ai serré très fort entres mes doigts puis je l’ai encore secoué.

Il en est tombé des feuilles, une histoire.

x. — Je m’applique un peu avec mon crayon. Je l’appui sur le sol dur de ce monde plat que rien que mon crayon creuse, où rien que moi puise le sens du mot profondeur.

x. — Je suis cette ligne qu’on attache à une autre ligne pour faire un mot. Je suis ce mot qui est un carrefour de lignes. Une étoile ?

x. — Je n’ai pas d’autre horizon que l’infini blanc de ma feuille. Au moins est-il vide. Aucune autre trace que celle de mon baton qui est un crayon de marche ne le remplit…

1. — As-tu vu mon prénom écrit dans ta langue ? Ces lettres sont comme des masques. Elles cachent les sons de ma voix.

2. — Ton nom n’a pas qu’une orthographe. Ton nom a toutes les orthographes. Pourvu que je puisse le prononcer.

x. — De l’huile a coulé sur la table du jour. C’est l’encre qui retient plus fort que le vent les sons de ma langue qui est une main.

1. — Et si tu le prononçais mal. Je devrais me mettre en colère ?

3. — Je n’ai jamais dit ces sons-là. Comment pouvaient-ils exister ? Mon monde était un monde de mots-son. Je n’en imaginais pas d’autres…

2. — Apprends-moi à bouger ma langue sur le sol de ton nom.

3. — Ces mots-là chantent un autre monde. Comment le prononcer ?

x. — C’est un tuyau à vent, c’est une épingle à lettre, une bouche à écrire ma voix en toutes langues. C’est mon style. C’est mon stylo Bic-couleurs-mixte-turbo-quatre-billes-digitoretractables.

x. — Je n’ai jamais été aussi proche de la table et même pour manger… Je ne me suis jamais approché d’aussi près du bois de la table. Mes yeux sont si proches des yeux du bois de la table qu’ils pourraient…

4. — Qu’est-ce qu’un mot ? Sinon une suite de sons avant d’être une suite de lettres, « inspirée » d’une chose.


3. Voir un extrait vidéo d’Opéra langue

18 octobre 2018