Idiotie, de Pierre Guyotat : Pour une littérature du pauvre

« C’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du “rien”... »

(p 149)

Depuis quelques décennies, l’idiotie a bonne presse. Le curseur s’est déplacé et celui ou celle qui jadis pouvait se flatter d’être intelligent courtise aujourd’hui l’idiot qu’il recèle forcément en lui, à moins de s’aveugler et de ne pas vouloir comprendre que de son idiotie dépend en partie sa singularité, autrement nommée idiosyncrasie. Mais l’idiotie n’est pas qu’une affaire d’intelligence, elle est aussi et d’abord une affaire de perception et de vision, dans certains cas une affaire de langue, c’est-à-dire d’expression. On aura donc à charge de nouer ce qui au travers de l’expérience de Pierre Guyotat relève d’une idiotie du corps, de l’esprit et de la langue, ces trois composantes participant d’une insurrection générale dont l’horizon revendiqué touche à la souveraineté comme à une forme d’indépendance. Ce ne sont plus les nobles qui sont souverains, ce sont ou c’est l’idiot, état, statut, devenir peut-être, dont il tire une noblesse pétrie d’épouvante.

I - Idiotie du corps (éros singulier)

L’idiotie du corps du narrateur est très certainement complexe à saisir, mais il est une situation où elle se révèle d’une manière flagrante : c’est la situation sexuelle, la vue du sexe et le fantasme qu’elle véhicule, du sexe féminin. Il y a maintes occurrences dans ce récit de l’hébétude qui frappe le narrateur à l’approche des femmes, contexte à la faveur duquel tous ses sens se retrouvent en émoi, la vue bien sûr, mais aussi l’odorat qui joue un rôle déterminant dans cette histoire, comme si l’idiotie des corps les ramenait à un état animal où l’odorat prime sur tout autre sens pour faciliter l’orientation, l’identification et peut-être l’action, le mouvement, le geste. Encore que l’idiot d’Idiotie agisse peu, nerveusement, fatalement, ce qui a pour effet de suspendre le temps et d’étirer certaines scènes, de les ouvrir sur elles-mêmes comme sur la matière informe qu’elles recèlent, mélange d’humeurs et de mots, terre informe, magma à la fois aspirant et répugnant duquel le verbe lève progressivement, parfois difficilement, comme le ferait une plante ou une fleur ayant choisi de pousser à l’écart, en un endroit incongru. Un exemple parmi d’autres de la manière dont s’agence l’alchimie sensorielle qui guide cette écriture à la fois ample et brisée : « Sur le trottoir, au rez-de-chaussé, face au Solex, une fenêtre dont un subit coup de vent ou une réplique de vols à réaction a entrouvert les volets : une odeur d’ambre solaire diffuse de l’entrebâillement encrassé, j’y regarde et écoute. »

Cette autobiographie est au présent, le temps s’y réinvente. Certes, une matière à souvenir alimente la machine mais ce qu’on lit est suffisamment singulier pour qu’entre la réalité et la littérature s’insinue tout un monde qu’il convient d’appeler littéraire, et qui n’entretient qu’un rapport lointain avec ce que la convention - et donc le point de vue de tous ou de plusieurs - nomme la réalité. Qui dit idiotie dit singularité et rupture d’avec le sens commun. L’histoire individuelle et collective de Pierre Guyotat est pour ainsi dire taillée sur mesure, on serait tenté de dire qu’elle est l’histoire d’un seul, les autres s’en détachant et parfois même reniant son existence - oppression familiale, répression politique. Mais l’idiot existe-t-il en propre, la nature de son expérience ne postule-t-elle pas précisément qu’il n’est rien, entité divisée ou démultipliée, évidée, saturée, brouillée et rejetée ? « Plutôt le collectif que la solitude », écrit l’auteur. Mais quel collectif ?

II - Idiotie de l’esprit (rébellion)

Avant l’épisode algérien où Pierre Guyotat évoque son expérience de soldat réquisitionné pour défendre une politique qu’il abomine, le narrateur évoque son passé familial. Bien que plutôt proche de ses parents, le jeune Guyotat (il a dix-huit ans) se retrouve confronté à l’autorité paternelle, peut-être en raison de la mort de sa mère, son père devenant le témoin nécessaire du mal être que cette disparition n’a pas manqué de susciter. Un certain nombre de références à la religion, pratiquée par la mère, contribue à placer ces années sous le signe du destin, comme si une fatalité maudite allait déterminer l’auteur à rompre avec sa famille comme avec les conventions sociales, ceci au profit d’une vocation naissante mais impérieuse : l’écriture. Le destin de l’écrivain se confond alors avec une existence erratique, où la misère et la faim sont comme les muses qu’il s’est choisies, la source d’une volupté qui s’ancre dans la culpabilité, la rupture d’avec la famille ayant été consommée après une histoire de vol plus symbolique qu’effective, le mauvais fils ayant finalement restitué l’objet du délit. Il n’empêche, plane au-dessus de lui le spectre de la faute et comme lié à lui celui de la vocation littéraire.

On en déduira pas pour autant que l’écriture est du côté de la souillure ou de la réparation, elle semble plutôt ouvrir un espace et un temps où la morale semble abandonnée au profit de la description à la fois sensible et précise d’une réalité violente, où l’écoulement des humeurs - sang, sperme, larmes - accompagnent l’évocation plus ou moins directes de faits sociaux et politiques. Idiotie du jeune donc, dont le corps sort du rang et s’insurge contre le conditionnement militaire dès les premiers jours d’incorporation. « J’ai décidé de crier à tous mes camarades de se réveiller de ce mauvais rêve (...), je le fais, exhorte, désigne par leurs noms, et du doigt, et devant eux, ceux qui, depuis sept jours déjà, nous soumettent. » La réaction ne se fait pas attendre. C’est le début des brimades, des sévices, coups et privations s’enchaînant en vue de briser la volonté du jeune arrogant. Quoi qu’on en pense, il est difficile de ne pas reconnaître le courage politique de ce jeune appelé, quand bien même ce courage véhiculerait une pulsion suicidaire, le fait de risquer sa vie apparaissant paradoxalement comme le moyen le plus efficace de défendre la liberté qui lui est consubstantielle. Liberté de penser, de parler et aussi d’écrire.

En effet, Guyotat ne sera pas seulement emprisonné pour avoir répandu la mauvaise parole, il sera également inquiété pour avoir écrit certaines choses dans un carnet que ses supérieurs se seront procurés en fouillant son casier. S’ensuit une lecture de ces notes par un colonel en présence de l’intéressé, moment cocasse où Guyotat se réjouit de retrouver la musique familière de son écriture, après quoi c’est le cachot, puis à nouveaux d’autres entretiens, d’autres lectures et encore le cachot. Faim, soif, froid, humidité, plaies, obscurité, solitude, inaction, tout un cortège de souffrances auquel s’associe l’idée plus que plausible que le détenu pourrait très bien périr noyé dans cette cave qui prend l’eau lors de violents orages, sans que personne ne s’en inquiète. Guyotat rejoint l’innombrable famille des martyrs, des prisonniers, dont le seul tort aura été de parler ou d’appartenir à une famille en laquelle l’Etat français aura décidé de voir un ennemi ou un être inutile dont la mort ne saurait compter : Algériens, Français partisans de l’indépendance de l’Algérie, mais aussi, dix ou quinze ans avant, résistants, tsiganes, internés psychiatriques et j’en passe. Avec toujours cette logique de l’impuissance qui veut qu’on se venge bassement sur le corps de ceux dont on ne contrôle pas l’esprit et dont souvent on jalouse la liberté ou la simple différence.

III - Idiotie de la langue (poésie)

L’éventuel malentendu avec l’autobiographie consiste à croire que la langue se contente de restituer quelque chose qui s’est déroulé avant et qui, par conséquent, existerait indépendamment du texte qui nomme. L’écriture d’Idiotie, que Guyotat qualifierait certainement de « normative » en opposition à certaines de ses approches plus expérimentales, nous protège d’un tel risque en confondant d’une manière très originale une quête de l’exactitude de ce qui s’est passé avec une impression de vague ou de flou persistante, la réalité peinant à se découvrir et ne se donnant jamais nettement - manière de nous rappeler que les mots ne sauraient venir à bout d’un chaos de sensations que l’écriture à la fois organise et livre tel quel. En d’autres termes, si Idiotie appartient aux livres de Guyotat écrits en « langue normative », le moins que l’on puisse dire c’est que sa manière ou son style jouent suffisamment avec les normes pour que l’on ne reconnaisse plus vraiment ce qu’on pourrait appeler langue française. Pour le plaisir de citer la très belle formule de Foucault, issue des Sept propos sur le septième ange : « C’est le français jouant sur lui-même, et tombant là, à l’extérieur de soi, dans une poussière ultime qui est son commencement. »

Une étrangeté hante cette écriture, une bizarrerie, que le vocabulaire parfois rare ou la syntaxe heurtée réveillent, comme si sous les pieds du lecteur s’ouvrait soudainement un gouffre ou comme si un projecteur s’éteignait d’un seul coup, plongeant dans l’ombre la lueur de sens qu’on avait cru voir en bout de phrase. On l’a dit, ce génie de la langue s’ancre dans une sensibilité non seulement aigüe mais portée à vif par un contexte violent et, linguistiquement parlant, indigent. Peu de mots, et des mots bêtes, simples, communs. Guyotat ne renie pas cette pauvreté de langage, il l’exaspère même, cherchant du côté du râle ou du grognement une matière sonore suffisamment consistante pour qu’il puisse travailler à sa rénovation, sa régénération (ce que l’auteur nomme ses « ambitions de renouvellement » de la langue française, lesquelles l’occupent depuis l’adolescence). Alors qu’il est livré à cette pénurie de langage depuis de longs mois, le soldat Guyotat reçoit un jour un livre de Faulkner. Il y trouve l’occasion de réassurrer sa volonté d’apprendre « par l’idiot », apprendre pouvant vouloir dire ici « détruire l’humanisme » tout comme comprendre le « monstre politique », celui du camp par exemple, ou du bataillon, auquel il s’identifie. Guyotat écrit, alors qu’il évoque la lecture qu’il fait de Faulkner à ses camarades, peu après avoir appris son décès à la radio (le 6 juillet 1962) : « Et je lis, avec peine mais dans un souffle libératoire, tant aussi en deux ans, sous assujettissement, notre langage s’est réduit à peu... ». Et plus tard, lors du retour en France, face au choc que ce retour produit sur les soldats : « Nos mots, pauvres, répétés, nos onomatopées, nos restes d’arabe militaire, nos forcements s’entrecroisent aux sons des bêtes, aux beuglements des bœufs, aux chevrotements des chèvres... » comme si il y avait là des noces poétiques, sublimes et organiques, la grandeur d’une langue se reconnaissait à son obstination à - je reformule la pensée de l’auteur - percer et éclater le réel. Réel de la sensation, de l’écoute, du son. Guyotat écrit, p 149, « plus le mental et les préoccupations sont limités, plus le verbe est beau et ample ». Pas de grandes idées, mais juste une odeur à disséquer, un monde à deviner, à faire éclore. Où l’on peut voir une déclaration de principe selon laquelle le travail de l’écrivain consiste à s’arrimer à une tâche unique, jusqu’au vertige, jusqu’à l’abrutissement, du simplissime devant jaillir le beau et le grand, ravissement des sens égarés, pulsion exaspérée et tenue en haleine comme elle est tenue à une distance certaine de la satisfaction.

En effet, chez Guyotat, pas plus qu’on n’étreint le réel (on le percerait plutôt), on ne voit jamais très bien (on a beau se rapprocher de plus en plus, la myopie semble toujours devoir se ménager une part secrète, une tache aveugle). C’est qu’une économie libidinale conditionne cette esthétique, laquelle économie prescrit l’abstinence. Abstinence qui, au niveau du réel de l’art, signifie profondeur et soustraction - et non pas plénitude. Chacun pensera ce qu’il veut de cette logique qui veut qu’on sacrifie d’autant mieux aux divinités de l’art qu’on se refuse aux plaisirs de la vraie vie (logique ascétique). Reste que si pour Flaubert la bêtise c’était de conclure, avec Guyotat, l’idiot, loin d’être bête, est passé maître dans l’art de différer comme de créer.

Pour aller plus loin : ici

Pascal Gibourg - 15 septembre 2018