Sébastien Rongier | Duchamp et le cinéma (extrait)

A l’occasion de la sortie du dernier essai de Sébastien Rongier Duchamp et le cinéma qui vient de paraître dans la collection « Le cinéma des poètes » de Carole Aurouet, aux Nouvelles éditions Place, voici un petit extrait de ce livre.

Si Marcel Duchamp a transformé les formes de l’art moderne, son œuvre est également traversée par le cinéma : acteur, réalisateur, créateurs de formes et d’objets cinématographiques… le livre nous conduit de Chaplin à Truffaut, de Duchamp à Rrose Sélavy, figure centrale de cette aventure cinématographique.

Voici donc le début du chapitre consacré à cette figure légendaire de l’art moderne, et désormais, du cinéma.


Rrose Sélavy, cinéaste de la famille

Aux origines

Dans la famille Duchamp, si l’on cherche la cinéaste, c’est Rrose.

Rose naît en 1920, à la fin de l’été, au début de l’automne. Duchamp est à New York. Il gratte son Grand Verre et s’ennuie un peu. Il décide de changer d’identité. Au départ, il s’agit de changer de religion, de devenir juif par simple transformation de nom. Duchamp pousse le jeu plus loin et prend une identité féminine. Ainsi naît Rose Sélavy, dont le nom garde la trace de la piste juive. Dans différents entretiens, Duchamp minimise le geste. Il est pourtant très significatif pour l’histoire de l’art moderne. Cette naissance artistique est également ancrée dans l’œuvre de Duchamp. Rose (bientôt Rrose) n’est pas le premier déplacement de genre de Duchamp. En 1919, il s’est attaqué à une « star » de la peinture. Que devient Mona Lisa avec une moustache et une barbichette sinon une identité sexuelle trouble, trouble accentué par le titre de l’œuvre L.H.O.O.Q. ? Ce geste iconoclaste et dada articule un motif sexuel au jeu de langage qui seront au cœur de l’identité artistique de Rrose. Il faut également s’interroger sur l’influence d’Elsa Von Freytag-Loringhoven. Ses gestes esthétiques sur le corps et sur l’identité, son travail sur le costume, ses déplacements de frontières sexuelles participent de cet esprit dada new-yorkais. La baronne se voyait comme un Duchamp au féminin. Duchamp lui rendrait la pareille en s’inventant Rrose. Un renvoi miroirique, peut-être.

Enfin, Francis M. Nauman envisage une influence cinématographique de Chaplin sur Rrose (Rrose Sélavy s’invente littéralement comme une Star de cinéma). Duchamp aurait vu le film A Woman, film dans lequel Chaplin se déguise en femme [1]. Ce travestissement cinématographique aurait précipité la transformation duchampienne. Cette influence directe du cinéma est fort possible car Duchamp aime le cinéma de Chaplin. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, outre le travestissement de Charlot, c’est la décision du personnage de se raser la moustache pour apparaître plus crédible dans sa nouvelle identité. Charlot apparaît donc travesti et rasé, ce qui n’est pas sans résonance avec l’ensemble des gestes artistiques duchampiens.

La question du poil chez Duchamp participe de ce mouvement de redéfinition érotique du genre. Entre présence et absence, forme et contre-forme, le poil duchampien appartient à une érotique Dada, entre subversion, énergie du renversement ou de l’inversion et liberté artistique. Outre la tonsure de 1919 [2] et son étoile filante, le thème capillaire est au cœur de ses grandes œuvres, de la longue filiation L.H.O.O.Q. à Rrose Sélavy, en passant par l’Obligation de Monte Carlo jusqu’à Étant donnés [3]. Comme évoqué, il faut désormais soulever l’influence possible de la baronne Elsa von Freytag-Loringhove, ou en tout cas signaler cette communauté artistique qui porte les germes du Body Art. Par ailleurs, outre le motif sexuel et ironique, cette thématique pileuse peut aussi avoir une interprétation historique : une reprise de la figure du poilu et de la première guerre mondiale [4], une nécessaire déprise de l’époque et de la violence du temps. On peut également retrouver cette référence induite dans l’apparition officielle de « Rose Sélavy » avec Fresh Widow, la figure de la veuve (widow en anglais) étant au sortir du premier conflit mondiale particulièrement importance. Or, ces questions de poil, de veuve et la figure de Rose sont développées à partir de 1919, c’est-à-dire au sortir du massacre violent de la Première Guerre mondiale.


Pour prolonger cet extrait et le livre, une projection-débat aura lieu le lundi 8 octobre 2018 à 21h au cinéma le Champo à Paris autour de ce livre Duchamp et le cinéma. Outre la présentation du livre par Sébastien Rongier, deux films seront programmés : Anémic cinéma (1926) de Marcel Duchamp et Baisers volés (1968) de François Truffaut.

Eléments complémentaires

Lien vers les éditions Place

Lien vers le site de Sébastien Rongier

Lien remue vers la collection « Le cinéma des poètes "

20 septembre 2018

[1Voir le texte de Francis M. Naumann « Marcel Duchamp : la réconciliation d’opposés », traduit de l’américain par Thomas Michael Gunther, Marcel Duchamp et ses frères, Paris, Galerie Dina Vierny, 1988, p. 9. On retrouve le texte original dans Rudolf Kuenzli and Francis M. Naumann (edited by), Marcel Duchamp : artist of the Century, London, The MIT press, 1991, p. 20-40 (pour la référence à Chaplin p. 21).

[2La datation de la photographie est discutée par Giovanna Zapperi, L’artiste est une femme. La modernité de Marcel Duchamp, Paris, PUF, 2012, p. 29 et p. 32.

[3Certains aspects sont développés dans Sébastien Rongier « Duchamp, du Poil & Cie », in Marc Décimo (éd.), Marcel Duchamp et l’érotisme, Dijon, Les presses du réel, 2008, p.89-102.

[4Voir Marc Décimo, Marcel Duchamp et l’érotisme, op. cit., p. 13.