Je la revois (la honte)

Il est question au journal télé du soir, d’enfants qui arrivent à l’école sans avoir pris de petit-déjeuner. Des enfants de familles modestes, pour la plupart ; on n’ose pas dire : pauvres. La caméra survole sans s’attarder, des détails urbanistiques évoquant des quartiers difficiles, des ouvriers immigrés, des mères célibataires partant dans la nuit du matin prendre le RER qui passe au loin dans le champ, et laissant leur enfant se débrouiller seul.

Une expérience est en cours dans certaines ZEP pour donner à ces enfants un petit-déjeuner, avant de commencer la classe. C’est un reportage qui déchire. On interroge une nutritionniste qui compose le petit-déjeuner, quelques céréales, un verre de jus de fruit, le maire qui tente une expérience « deux jours par semaine ». Que c’est bien. Cependant, on ne peut s’empêcher de penser : « et les autres jours ? ».

Dans le même reportage, la parole est donnée à la maîtresse qui explique la dure vie de ces enfants grandis avant l’âge, la considération pour leur estomac vide et la difficulté de se concentrer le ventre creux. Nous sommes en 2018. Comment est-ce possible ?

Et tandis qu’elle explique à la caméra l’expérience en cours dans cette commune, et qui a fait se déplacer une équipe de France 2, elle se tourne vers les enfants et leur demande « qui n’a pas pris de petit-déjeuner ce matin ? Levez le doigt ». Et devant la France entière attablée devant son dîner, quelques petites mains se lèvent à l’appel de la maîtresse, se tournent vers la caméra qui pivote et scanne la classe, travelling panoramique. Chaque enfant est vu, qui est venu à l’école sans avoir mangé. Il y en a un qui a l’air d’hésiter et qui finalement ne lèvera pas son bras, il a peut-être, effectivement, grandi plus vite que les autres.

Je ne comprends pas cette scène. Je ne comprends pas comment une maîtresse qui a tant de considération pour ses élèves, peut leur demander de lever la main devant la caméra, ceux qui sont venus sans manger à l’école, qui causera une humiliation profonde à l’enfant, aux parents.

J’ai une admiration sans bornes pour les enseignant.e.s. Pourtant, je me souviens de ma fille rentrant du collège et me racontant une scène semblable : la maîtresse avait demandé à la classe qu’ils lèvent la main ceux qui « voulaient le dossier pour la demande de bourse », ce qui obligeait les « pauvres » à se dévoiler et subir une humiliation devant tous les autres.

Et tandis que l’image fait son retour plateau et que la journaliste commente ce qui n’est qu’une expérience locale, mais que, le nez dans son assiette, on voudrait voir immédiatement étendue à toute la France, je la revois.

Avec ses longs cheveux poivre et sel, signe d’un certain âge, et ses lunettes aux montures noires sévères, elle était la directrice de la maternelle, la petite école au coin de la rue, où mes enfants allaient, vers l’âge de huit ans, dans un quartier aux marges du treizième arrondissement. Elle avait cette autorité naturelle ou bien très bien feinte, des directrices d’établissement de l’Education Nationale, qui doivent en voir tellement, de vertes et de pas mûres, qu’il faut bien. C’était une réunion de parents d’élèves, on débattait de la vente de gâteaux et autres actions à mener pour pouvoir payer une sortie aux enfants. D’habitude, la vente de gâteaux n’est pas encouragée, c’est le moins qu’on puisse dire ; il y a toujours un risque d’empoisonnement, ça ferait tache, le ton craint presque plus pour la réputation de l’école, que réellement pour les enfants. Cependant, on n’a pas le choix, il faut bien collecter l’argent pour payer cette sortie, et toutes les idées sont les bienvenues. La directrice nous refait le coup de l’aide sociale. Que ceux qui ne peuvent pas payer la sortie, fassent une demande d’aide sociale. Elle attend que les malheureux pauvres qui ne pourront pas payer se déclarent, là tout de suite devant tout le monde, elle montre le bordereau à remplir qu’elle est prête à distribuer.

Et nous sommes là comme coincés par notre honte, la peur de prendre la parole en public, la peur du scandale, de la ramener devant des nantis, et nous attendons que ça passe. On verra comment payer cette sortie, je pense qu’on va pouvoir, mais c’est vrai que c’est cher. Je ne vois pas comment la famille, là, des gens du foyer ouvrier de la rue du Chevaleret, comment ils vont pouvoir payer. Je crois savoir que le jeune homme assis au fond, est cheminot, est-ce qu’il va pouvoir payer ? Et pendant que je me demande tout ça, la maîtresse explique comme ça va être chouette ce séjour en Touraine avec départ en car à l’aube, deux ou trois jours sur place, je ne sais plus, et les ateliers troubadour, château-fort, couture, dans une ambiance de moyen-âge, d’échauguettes et mâchicoulis, ou l’on pourra évoquer l’histoire, la géographie, faire de la lecture et de la poésie. Ça va être super épanouissant pour les enfants.

C’est quand même trois cents euros. Ça me paraît beaucoup trois cents euros pour deux jours de sortie, aussi chouette que ça soit, comment on va payer ? Je me demande quelle idée leur a pris de lancer un projet pareil, aussi cher, avec location de car et intervenants troubadours dans un château du douzième siècle aménagé en centre de colo. Mais bon, c’est « le projet », la maîtresse a l’air d’y tenir beaucoup, elle est très dynamique, elle est une bonne maîtresse. On ne va pas la laisser tomber, si le projet ne se fait pas, tout s’écroule. Apparemment, les réservations sont déjà faites, on ne peut pas reculer. Les personnes qui « ont des difficultés » peuvent demander le bordereau d’aide à la caisse de solidarité ou quelque chose comme ça. Voilà.

–Des questions ?

Non pas de questions, on a bien compris qu’il va falloir payer, chacun regarde ses chaussures, et fait ses comptes dans sa tête. J’ai les moyens, j’aurais préféré que ce soit moins cher, mais je ne prendrai pas le bordereau ; de toutes façons avec un salaire de cadre au CNRS, j’explose le barème, mais trois cents euros, c’est cher quand même pour une sortie troubadour.

Le soir de novembre étend son ombre sur la cour, un air épais et humide commence à envelopper l’aire de jeux et le préau. Je fais quelques pas dans le couloir qui mène à la porte vitrée du bâtiment principal, et je la revois. C’est la directrice, elle est en train de mettre son manteau pour sortir, dans moins de trois pas, je serai à sa hauteur. Ça y est j’y suis, et je ne sais pas ce qui me prend, la réunion est finie mais j’ose encore :

–Il y a beaucoup de gens modestes, c’est quand même cher cette sortie à trois cents euros par élève, pour un école communale.

Elle me connaît, elle sait que je suis un peu de la maison, étant au CNRS ; je suis à la FCPE. Elle me regarde gênée, c’est tellement évident que c’est cher. Elle est obligée d’accepter la vente de gâteaux, alors qu’elle n’est pas du genre : l’école de la République ne vend pas des friandises pour payer l’éducation de ses enfants, allez voir chez les cathos pour ça.

Elle me regarde encore, tandis que nous marchons voûtés dans la pénombre. Je sens qu’elle va me dire quelque chose, elle hésite, elle me regarde avec désarroi, comme suspendue à mon jugement, et lâche :

–Quand elle a présenté le projet, j’avais compris que c’était trois cents euros, pour toute la classe.

Et dans ses yeux, j’ai vu la honte.

Vincent Fleury - 24 septembre 2018