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Pauline Guillerm | Plongée au coeur

je m’appelle A.
j’ai 20 ans
je suis mauritanien
je suis en France depuis le 18 août 2018
j’habite à Montreuil
mon adresse est 22 avenue de Verdun
le code postal est 93100
j’ai travaillé comme serveur
je veux être électricien
je m’appelle I.
j’ai 18 ans et demi
je suis née au Mali
je suis en France depuis 2014
j’habite à Montreuil
mon adresse est 44 rue du ruisseau
le code postal est 93100
je n’ai jamais travaillé
je veux être esthéticienne
je m’appelle T.
j’ai 23 ans
je suis né en Côte d’Ivoire
je suis en France depuis 2009
j’habite à Montreuil
mon adresse est 345 rue Michelet
le code postal est 93100
je n’ai pas étudié
je veux travailler en maison de retraite
je m’appelle M.
je m’appelle A.M.
je m’appelle D.
je m’appelle Y.
G.
Z.
je suis moldave
mauritanienne
sri lankaise
roumain
malienne
malien
sénégalaise
bulgare
afghan
kenyan
j’ai 16 ans
21 ans
18 ans
22 ans
25 ans
j’ai 19 ans et demi
je suis en France depuis le 15 juillet 2018
le 20 août 2018
le 20 mai 2018
novembre 2010
2017
le 16 juillet 2018
j’habite à Montreuil
à Bagnolet
aux Lilas
à Drancy
mon adresse est 42 rue de Paris
68 rue des papillons
79 rue des rochers
90 rue Molière
3 rue de l’espérance
12 rue du tapis vert
90 rue de la république
le code postal est 93100
93700
93170
93260
j’ai été à l’université
j’ai travaillé comme serveur
je n’ai jamais travaillé
j’ai été à l’école secondaire
j’ai fait de l’informatique
j’ai mis six mois pour venir de l’Afghanistan - je suis venu à pieds
je veux travailler dans les crèches
être agent de sécurité
faire des hamburgers au Mc Do
je veux être serveuse dans un restaurant
je veux maquiller
je veux être boulanger
policière
mécanicien
*
Je suis sortie de chez moi, j’ai fermé la porte, avant, j’ai jeté un dernier regard sur mon réveil – en retard, encore en retard – j’ai fait claquer mes semelles en cuir sur le bois de mes escaliers, j’ai enfourché ma bicyclette, j’ai quitté le 11ème arrondissement. Passée la Porte de Montreuil, j’ai pédalé, pédalé comme une sportive de haut niveau, arrivée à Croix de Chavaux, j’ai rattrapé le temps perdu et en bas de la rue de Rosny, j’ai cru mourir – quel dénivelé ? – j’ai utilisé ma première et unique vitesse et j’ai grimpé, grimpé vers le Haut Montreuil, j’ai dépassé le cimetière et l’usine de saumon fumé, j’ai tourné à droite sur la rue Saint Antoine, des vieilles carcasses de voitures, des morceaux de verres sur le bitume, des habitations de toutes les formes, de tous les styles, un espace – énorme – rempli d’entrepôts, je me suis perdue dans ce dédale, j’ai trouvé, j’ai fini par trouver la porte d’entrée, j’ai accroché le cadenas à ma roue, j’ai tiré mes cheveux en arrière, un grand souffle m’a envahie, le souffle de la jeunesse, j’ai formé une couette avec mes mains et dans une dernière expiration, j’ai lâché mes cheveux, j’ai tendu un doigt vers la sonnette et j’ai poussé la porte d’entrée.
*
on est lundi matin
c’est le cours de français
le professeur l’a dit
c’est très important dans la vie
il faut pouvoir se présenter
les stagiaires consciencieux articulent
comme ils peuvent
*
Je suis arrivée à l’Espace de Dynamique d’Insertion.
*
je suis mauritanien
de quel pays on vient quand on est mauritanien demande le professeur
une jeune femme s’exclame
la Mauritanerie
nous faisons le tour de la terre
que fait le boulanger demande le professeur
et le tour de la question
il fait des croissants
nous entendons poissons
rire général dans la classe
*
J’entre en territoire nouveau. Un lieu dans lequel on accueille des jeunes de 16 à 25 ans. Un lieu de formation. Un lieu dans lequel on retrouve ses marques. Un lieu dans lequel on construit des projets pour l’avenir. L’avenir professionnel. Les espaces de travail sont variés. Adaptés aux besoins de chacun, des ateliers proposent de renouer avec la vie quotidienne, avec les démarches de recherche d’emploi, avec une partie de soi, avec une partie du monde, avec la langue française. Quand on arrive à l’EDI, il s’agit de se poser. D’ancrer des habitudes dans un nouveau territoire. Montreuil. On n’y reste - pas longtemps - de six mois à un an. Il s’agit – parfois pour la première fois – d’envisager de se former, d’envisager une insertion professionnelle.
*
mes oreilles traînent
l’émulation du cours d’informatique me parvient
tu sélectionnes ton texte
il faut que tu sélectionnes ton texte
tout ton texte
il faut que tu sélectionnes tout ton texte D.
le professeur ne se lasse pas de répéter
je me vois attrapant la souris des doigts de D.
et d’un clic tout sélectionner
je reste à ma place
la patience du professeur
je l’admire en silence
*
Des lettres découpées dans des grandes feuilles de toutes les couleurs composent mon nom, mon prénom, elles ont été soigneusement collées sur un des murs de la salle d’attente. On déchiffre en dessous r é s i d e n c e d’ a u t e u r e. L’équipe m’accueille, on a invité les stagiaires, les partenaires du projet, il y a à boire et à manger sur les tables, tout le monde s’assoit, on me présente, je raconte pourquoi je suis là, pourquoi je veux passer sept mois ici, pourquoi j’écris. Je raconte qu’il sera question de lettres, de mots, de textes entre nous mais aussi d’exploration du territoire. Je raconte qu’on sera des enquêteurs. Ecrire pour regarder le monde. Autrement. Faire attention aux détails. Je raconte que cette première semaine, je vais participer à tous les ateliers. On pourra faire connaissance. Je raconte qu’à la fin de la semaine, je leur proposerai un atelier, à mon tour.
*
ici on n’est pas à l’école
une voix pose le cadre
la thématique du jour de l’atelier arts plastiques
les peintures aborigènes d’Australie
sur la carte l’intervenante montre le grand désert australien
qui sait ce qu’est le désert
en chœur les réponses fusent
c’est là où il y a des serpents
c’est là où il n’y a pas grand-chose
c’est là où il y a du sable
et tu marches pendant des heures
sur les peintures aborigènes
on explore les symboles
ils racontent des histoires
à chacune et à chacun désormais
d’inventer son histoire
*
Les jeunes viennent à l’EDI. Viennent de partout. De très loin et de très près. Certains ont parcouru le monde entier, ont dû quitter leur terre natale. D’autres, viennent de plus proche.
*
les pas du groupe de stagiaires s’engagent dans la rue de Rosny
V.
son sac bleu blanc rouge sur le dos
sur la ligne 9, direction Pont de Sèvres
pour V.
c’est la première fois à Paris
sur la route il sort de sa poche quelques pièces
les tend à la femme âgée assise à même le bitume
dans le métro il se lève de son siège
le propose à l’homme âgé qui entre dans la rame
dans le musée Cluny
l’éducatrice explique le Moyen-Âge
face à la Dame à la licorne
les mots se cherchent dans toutes les langues
en soninké
en bulgare
en roumain
en Swahili
aucun détail des tapisseries ne nous échappe
V. répète en français chaque mot
*
Pour certains, l’école s’est arrêtée à 16 ans, a laissé des blessures immenses. Pour certains, il a fallu de nombreuses années avant de pouvoir accepter d’être traité pour une pathologie psychique. Pour certains, il y a eu des ruptures familiales, des expériences qui amputent. Pour certains, le français est une langue étrangère.
*
Y.
son tee shirt aux manches courtes sur lequel on peut lire en lettres capitales Portugal
M.
des chaussures rembourrées d’hiver sur lesquelles on déchiffre la marque Queshua
debout
face aux autres stagiaires de l’atelier de lecture à voix haute
Y. et M. s’apprêtent à nous lire une histoire en duo
il dit qu’il n’a pas été à l’école
elle dit qu’elle lit l’anglais, pas le français
il découvre pourtant précisément le début de l’album
elle est bien ma maman
pendant qu’à son tour elle déclame
il est bien mon papa
il est grand, a la peau noire, les cheveux noirs coupés courts
elle est grande, a la peau blanche, un carré long blond – légèrement dégradé
leur voix résonnent
leur timbre
*
Ils arrivent à l’EDI. En bus ou en métro. Dans le RER ce matin, je porte le monde au bout de mes doigts. Dans une librairie, je l’ai trouvée, elle était enroulée sous un film de plastique, la carte du monde, immense.
*
dans mon bureau
je pratique mon mauvais anglais avec G.
do you
where do you come from
are you
are you happy in France
un anglais qui ne permet pas les nuances
do you want to help me
nous découpons des lettres dans les beaux titres des programmes de théâtre de la saison passée
G. extrait du mot solidarité chacune de ses lettres
puis les disperse dans la boite
G. m’aide à déplier la carte du monde
saisit des lettres
compose le mot maison
le colle à la place du Kenya
à la place de la France
le mot nouveau commencement
pourquoi on quitte son home à 20 ans
c’est quoi les raisons d’un new beginning
avant les mots
les lettres
*
Nous avons aménagé un petit bureau, un local, une cabane, un atelier, un territoire, un espace, un espace de créations. La grande vitre donnant sur le couloir, aucun stagiaire ne peut ignorer ma présence, je suis visible et je laisse ma porte ouverte. Avant les livres, avant les fauteuils, avant les cahiers et les stylos, j’ai demandé à l’équipe si je pouvais avoir une bouilloire électrique. J’ai apporté de chez moi des sachets de thé et de tisanes. Dans les rencontres à venir, il y aura un peu de moi.
*
G. explique ses études en informatique à l’université de Nairobi
il parle lentement
je suis heureuse de lui dire I understand
je lui tends ma boite à thé
il choisit un yogy tea
detox
nous rions
*
Ici, aucune horloge ne fonctionne. Elles sont toutes bloquées à des heures différentes. Dans chaque pièce, chaque bureau, chaque salle d’ateliers, le temps s’est arrêté. D’une pièce à l’autre, nous changeons de fuseau horaire. Chaque jour de cette première semaine, le seul horaire que je n’ai cessé de répéter est celui de 14h. Vendredi à 14h, les stagiaires ont rendez-vous avec moi.
*
tout le monde est là
presque tout le monde
autour de la table
certains comprennent
d’autres non
certains écrivent le français
d’autres non
j’ai accroché la carte du monde au mur
j’ai étalé les lettres sur les tables
on a parlé des pays
celui où on est né
celui où l’on vit
celui où l’on a déjà été
celui où l’on voudrait aller
on y a associé des mots
le monde s’est rempli de mots
la France a disparu derrière ceux-là
rêve
ma vie
habiter
romantique
pour plaisir
pendant que le Sénégal s’est retrouvé dans le Pacifique
et Paris dans le Groënland
cet après-midi
le monde se singularise
*
Cette première semaine de résidence, nous nous sommes rencontrés.

Pauline Guillerm - 27 octobre 2018
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