Maison à vendre

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Trop d’escaliers, les pièces trop petites ou trop grandes, selon les visiteurs, pas assez de terrain, ou au contraire trop, il faudrait deux hectares, pour les autres moins, c’est trop d’entretien, c’est trop isolé, ou bien non, le voisin est trop près. Trop ou pas assez. C’est aussi blessant que lorsqu’on critique votre enfant. Mais comment peut-on lui trouver autant de défauts, lorsque vous, vous l’aimez, que vous y avez vécu si heureux ? Que tout vous y enchante, le petit vallon, les vieilles pierres, la cheminée, la ligne d’horizon à votre bureau et les chênes qui s’y découpent ?
L’homme occidental est devenu imbuvable. Ses exigences sont incompréhensibles. Réunion de copropriété de l’appart à Paris. Un couple s’énerve. Les finitions sont nulles. Ils ont visité d’autres réalisations du même constructeur qui étaient de bien meilleure qualité. Un des visiteurs de notre maison : l’IPN n’est pas peint, la cuisine n’est pas intégrée, le radiateur ici est trop faible, les fils du compteur électrique apparents. On vit dans l’illusion. L’importance de ces centimètres carrés de fer, de bois ? Quand tout se sera écroulé, notre société brisée par le manque d’énergie, par les catastrophes climatiques. Ah mais madame cela n’a aucun rapport. Si. En trente ans, l’homme est devenu un être qui fait la moue en voyant une trace de coup sur un mur. Alors qu’autour, tout s’effondre.

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Je vends ma maison. Et jusqu’ici, personne n’en veut. Cela résonne curieusement avec mon manuscrit dont on n’a pas voulu non plus. C’est pareil. Un texte est un endroit dans lequel on entre ou pas, dans lequel on accepte de vivre un peu ou pas. On pourra toujours trouver des choses à redire à telle finition, à tel endroit, mais l’essentiel est de vouloir l’habiter. Je crois qu’on peut habiter mon roman. Y évoluer. Mais pas d’acquéreur encore. Le problème avec les textes, l’éditeur est celui qui décide pour des milliers d’autres si c’est habitable.

Parfois je me vois comme Atlas. Un poids énorme me pèse sur les épaules. Ce poids, c’est cette maison à vendre. A la fois j’aimerais ne pas, et, dans le même temps, l’inquiétude folle de ne pas y arriver, d’être précipitée dans la faillite financière, me font désirer cette vente plus que tout. C’est inconciliable, cela fait perdre la tête.

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Je n’arrive pas à prendre de photos. Photographier le rosier grimpant, toujours plus
opulent. Il faudrait, pour en garder un souvenir. Je n’y arrive pas. Faire le touriste de sa maison. Fixer la fin, aller déjà dans la mémoire, anticiper le jour où. Impossible. Je n’ai pas beaucoup photographié cette maison, je m’en suis rendu compte lorsqu’il a fallu fournir les agences. Je n’avais rien de vraiment montrable. Depuis je l’ai fait pour ces raisons commerciales. Mais photographier le rosier en tant que tel. Non.

Y.S. Limet - 3 novembre 2018