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Sophie Daull | Variation sur « Deux bâtiments »

VARIATION sur « DEUX BÂTIMENTS »

Il y a deux bâtiments.

Tous deux, espacés de 850m, et séparés par deux ponts, (pont Jeanne d’Arc et pont de Lattre de Tassigny, une guerrière et un guerrier, dotés chacun d’un grand sens du sacrifice) occupent les deux pointes d’une île en plein centre-ville de Melun, l’île Saint-Etienne, le proto martyr, le premier des martyres chrétiens, il n’y a pas de hasard…

Tous deux ont des fenêtres qui donnent sur la même rive du fleuve, qui en a quatre à cet endroit, à cause de cette possibilité d’une île qui a forcé l’eau, il y a longtemps, à ouvrir deux bras pour étreindre un petit bout de terre en forme de losange, ou de vulve, ou de feuille de muguet.

Je dis fenêtres mais il convient de détailler, puisque le français met à notre disposition de quoi préciser les ouvertures.

Concernant le premier bâtiment, ses percées sur la Seine consistent en de larges baies vitrées, derrière lesquelles le soleil amplifié se mire en majesté, dégageant une chaleur tropicale, piscines de lumières, effet de serre pour la fertilité des savoirs.

C’est une médiathèque. L’architecte de renom du début du deuxième millénaire a créé des espaces troués de vide, des rampes vertigineuses qui donnent sur trois étages de plateaux aérés, où les usagers butinent le miel doré de la connaissance, tels des abeilles ou des trapézistes entre les rayons de la ruche, les alvéoles de la bibliothèque.

L’air est transparent, la circulation libre, les plafonds comme de verre ; la vue sur le fleuve et le large horizon ventilent les cerveaux. Partout les sons sont feutrés et le chuchotis de rigueur.

Et coule la Seine,

Et vogue la lourde et énigmatique péniche.

Concernant le second bâtiment, le mot approprié pour désigner ses fenêtres serait plutôt celui de meurtrières, minuscules ouvertures percées dans la muraille qui fait falaise à l’aplomb du fleuve, derrière lesquelles un soleil parcellaire zèbre le sol et rythme les longues heures, en y reflétant l’implacable parallélisme des barreaux dont elles sont équipées.

C’est une prison, on pourrait dire une ruche aussi, avec les cellules pour alvéoles, où se butine le miel noir de la solitude et de la repentance.

Son architecture se clôt sans cesse sur elle-même. Dans le circuit fermé des coursives grillagées, la lumière des néons creuse un puits blafard, et celle du jour ne pénètre jamais. La succession des portes, toutes identiques, à l’exception du numéro peint dessus au pochoir, se réplique d’étage en étage. La circulation est entravée par les hauts murs de couloirs jaune sale ou vert pisseux, et par des grilles, nombreuses, qui semblent posées là sans raison, si ce n’est celle d’interrompre une foulée, une course, un chemin, un désir, une fuite.

Cinq cents ans avant que l’architecte de renom ne pose la première pierre du premier bâtiment, des muscles dopés à la ferveur chrétienne avaient édifié le second, dont la première fonction fut d’abriter des femmes aux noms bizarres : les Sœurs grises hospitalières, les Annonciades, les Nonnes de Saint-Nicolas. Des recluses aussi, dont on dit qu’elles durent parfois, par temps de disette, manger des rats et des souris, mais qui toujours soignèrent, éduquèrent, guérirent, protégèrent, prièrent, et trouvaient dans les Evangiles une porte d’entrée à la Pensée. Ca faisait d’elles des sœurs.

Aujourd’hui seuls des hommes y résident, des frères peut-être. Ils n’ont pas d’uniforme comme les religieuses qui les ont précédés, mais presque : c’est une communauté d’hommes enfermés 24h/24, toujours vêtus de survêtements lâches et chaussés de baskets indifférenciées, comme bures et sandales. En revanche, ils ne portent ni voile ni cornettes, ils vont tête nue, pleinement offerts à la vue, à la surveillance, ainsi que le veut le règlement.

C’est comme ça depuis Napoléon, la Révolution est passée par là : briser les communautés religieuses, agrandir les prisons. La reconversion des bâtiments n’a pas commencé avec la désindustrialisation de notre territoire, ces usines désaffectées réhabilitées en centre d’art ou en théâtre, mais déjà avec celles des couvents et des abbayes … On parle de « friches industrielles » … Parlait-on de « friches cléricales » ?

Et coule la Seine.

Et vogue la lourde et énigmatique péniche.

Les femmes, c’est désormais dans le premier bâtiment qu’on les trouve, où elles sont majoritaires parmi les employées.

Celles qui soignent, instruisent, maternent, guérissent de l’ignorance et protègent de l’idiotie ont migré 850m à l’Ouest vers l’Astrolabe. C’est une communauté de femmes enfermées 35 heures par semaine. Elles n’ont plus la blouse grise que portaient encore les bibliothécaires de mon enfance, mais l’idéal républicain leur sert d’uniforme, cette armure longtemps imprenable qui garantissait à tous, sans distinction, l’accès à la Pensée, libre, accessible, partageable. C’est comme ça depuis la modernité, la Révolution est passée par là : émanciper les femmes, rémunérer le travail.

Ce n’est pas un saint qui a donné son nom à la médiathèque du XXIème siècle, mais la science. Après le Révolution, la République : savoir et laïcité contre obscurantisme et stricte observance.

Je ne sais pas si les usagers entre eux disent : J’ai été à l’Astrolabe ou J’ai été à la médiathèque. Mais j’aimerais bien savoir combien parmi eux savent exactement ce que c’est qu’un astrolabe, avec une minuscule…

Les usagers de l’autre bâtiment, j’en suis sûre, le savent assurément, du moins ceux qu’il m’a été donné de rencontrer. A cause d’un objet transitionnel, une navette de métier à tisser la connaissance, un pavé : le Dictionnaire, rangé au rayon Généralités, avec les atlas et les encyclopédies.

Les prisonniers que je rencontre chaque vendredi sur l’île Saint-Etienne s’accrochent à ce pavé de 5 kilos qui ne coule pas mais flotte à rebours du courant de la Seine comme à une bouée, et savent sans doute ce que j’ignorais moi-même il y a quelques mois. Car si j’avais appris à l’école qu’un astrolabe était un instrument de mesure astronomique, un outil qui donnait l’heure par le soleil ou les étoiles avant les cristaux liquides de nos horloges numériques, j’ignorais que son élaboration définitive et son perfectionnement étaient dûs aux savants arabes des débuts du premier millénaire.

Les arabes, comme « pensionnaires », occupent en nombre les rayons des deux ruches, sur les deux pointes de l’île. (Pas que bien sûr. Tant d’autres couleurs, d’autres langues, d’autres continents…)

Ici, petites bouilles basanées penchées sur les albums jeunesse, futurs bacheliers qui révisent l’examen tout en envoyant des textos, grappes de filles dévoilées descendues des cités vers le havre du fleuve, que l’alibi de l’étude protège de la vindicte familiale pour donner rendez-vous à un amoureux…

Là, gueules moricaudes au front barré de rides anciennes penchés sur Le Dictionnaire, l’épluchant, le froissant, le malmenant, le couvrant de sueur et de la salive de leur doigts qui tournent compulsivement les pages, pour chercher lactescent chez Rimbaud, tapide chez Césaire, Bogolan chez Julien Delamaire ou arbre à fièvre chez Laura Kasischke…

Ici comme là : un vestibule pour une sortie d’ornière…

C’est le rôle de la République.

Ces deux bâtiments sont de service public, animés par des agents de la fonction publique, dont la mission, d’éducation et de justice, est garantie par la Constitution.

On sait que rôdent désormais des requins jusque dans les eaux de la Seine.

Coupes budgétaires ici, menaces de délocalisation là. Réduction des activités d’animation à l’Astrolabe, déménagement du centre de détention vers un champ de maïs ou de betterave.

Des auteurs, des acteurs ne viendront plus qu’au compte-gouttes à la rencontre des lecteurs ; les familles, les intervenants devront payer cher des taxis pour visiter les détenus…

Le discours officiel vante les vertus de l’éducation et prétend mettre l’accent sur la réinsertion… Bien sûr bien sûr. Qui douterait de tels postulats ?

Mais nous artistes, bibliothécaires, Don Quichotte par nature et vocation, chevauchons désormais une Rossinante de plus en plus efflanquée, bientôt exsangue, sur des parcours semés d’embûches de plus en plus sournoises et hypocrites. Essuyer un orage, offrir le refuge des livres à quelque désoeuvré, agiter l’épée de la langue contre les moulins de l’obscurantisme, on sait faire.

Mais entendre notre voix se perdre dans le vacarme de l’alignement des chiffres, ramer dans la boue du mépris, s’étouffer dans les lacrymogènes de la logique comptable, s’étrangler dans le filet de la bureaucratie souveraine, laisser piétiner nos dulcinées sous le talon de la rentabilité…, on sait pas faire, on veut pas faire, on finira par ne plus y arriver, on se laissera crever, même pas meurtris par l’abandon de nos idéaux, même plus des chevaliers à la triste figure, seulement des vaincus.

Bien sûr c’est politique. La politique c’est du désir de faire société. Ajouter harmonieuse à société est un pléonasme. La politique c’est donc du désir de faire harmonie. Nous sommes tous un instrument et devons pouvoir en jouer librement pour que sonne l’orchestre.

Et que coule la Seine.

Et que vogue la lourde et énigmatique péniche,

Désinfectée des requins.

Sophie Daull

(Ce texte est une variation sur celui que j’ai composé et qui figure dans le livret "Les mots détenus" (pdf ici) qui fait écho à la restitution à la médiathèque de Melun — les photos ont été captées pendant ladite restitution.)



6 novembre 2018
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