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Sophie Daull | L’entretien

« En quoi, au-delà du temps qu’elle offre, cette résidence, par les lieux, problématiques, individus qu’elle concernait, a-t-elle résonné dans l’écriture de ce livre ? Qu’y a t-elle produit d’inattendu ? En quoi a-t-elle joué sur l’écriture, et au final, sur le livre lui-même ? Puis, durant ces semaines de « promotion » où la parole de l’auteur.e est sollicitée à propos de ce livre, sur un mode spécifique, y’a t-il des moments où la résidence, tout juste close, s’est « invitée », sinon dans les débats, du moins dans la réflexion sur votre travail ? »")

Quelques mots recueillis suite à la parution de Au grand Lavoir (Philippe Rey, 2018) (en savoir plus sur ce livre ici) et aprèsla résidence de Sophie Daull à l’association La Liseuse (Paris XVIII).


Mon livre met en scène un personnage qui vient d’effectuer 18 ans de prison, suite à une condamnation pour viol et meurtre. Le fait divers a existé, il a été commis il y a 30 ans sur la personne de ma mère ; et en demandant à conduire cette résidence au centre de détention de Melun, spécialisé DECS (détenus pour effraction à caractère sexuel), je savais que je serais potentiellement confrontée à des hommes qui ont commis sur une femme le geste qui a ravi la vie de ma mère.
Je me suis interdit d’évoquer cet aspect de ma motivation avec eux ; de même, eux n’ont jamais évoqué la nature de leur crime … Dès lors, doit-on parler de jeu de dupes ? d’ambiguïté tordue ? d’instrumentalisation ?
La rédaction du livre étant bien entamée, j’ai souhaité le tenir à l’écart de ces problématiques au début de la résidence, d’autant plus que mon personnage est libéré, en situation de réinsertion, après avoir purgé sa peine, donc dans une situation bien différente. Néanmoins, la réalité des détenus, leur quotidien, le poids visible de l’enfermement et de la privation de liberté ont nourri mon « héros », et suscité dans la composition du roman quelques flashes-back qui ont étoffé son passé carcéral, sans pour autant détourner en profondeur ma fiction de sa conduite.
Mon projet était gouverné par la nécessité impérieuse d’interroger la question difficile du pardon, ses ambiguïtés. Et il est vrai toutefois, subrepticement, que l’enthousiasme des participants aux ateliers, l’évident pouvoir de la littérature à produire de l’intelligence, à faire émerger du sens pour « l’après », à rassembler autour de la poésie des esprits détruits par une erreur de parcours, des gens égarés dans l’impitoyable suite des jours identiques, ont sans doute contribué à rendre mon personnage plus attachant qu’à l’origine du projet.
C’est aujourd’hui quelque chose dont on me fait reproche, ou qui est mal compris ; mais je l’assume, puisque le contact, pendant 10 mois, avec des prisonniers, a eu pour essentielle conséquence d’éclairer la condition carcérale, et surtout de pointer les difficultés qu’ils auront à trouver une place, à affronter la réel après leur levée d’écrou.
Quelque chose de l’ordre de l’empathie a surgi malgré moi ; et j’y ai consenti avec toute ma confiance dans la littérature, et la conviction finale que chacun mérite une seconde chance.

Lors de la « promotion » du livre, j’ai à de nombreuses reprises évoqué mon travail en prison, surtout pour désamorcer les attaques contre une démarche qui rendait le personnage « presque gentil », quand beaucoup se seraient arrangés d’y voir un monstre. Dans les librairies, où les échanges sont riches devant un petit cercle de lecteurs attentifs et soucieux de connaître les arcanes de ma fiction, j’ai souvent eu recours à mon expérience pour consolider mon argumentation selon laquelle la possibilité du rachat existe et qu’il faut l’encourager. Devant ceux qui manifestaient de la colère, ou pour le moins de l’incompréhension face à ce personnage pour lequel décidément je n’éprouvais ni haine ni désir de vengeance, j’ai fait le récit de ces heures passées à Melun auprès des prisonniers. L’entrée du réel dans mes propos, les détails que je donnais sur la condition carcérale, l’énumération des privations et des contraintes, ont permis de mieux faire comprendre aux auditeurs que c’est à la Justice de la République de juger la faute, que la prison a pour fonction de punir, mais aussi de réparer.
Pour finir, mon expérience au cours de cette résidence - au delà de l’apport littéraire, qui s’est vécu en creux, de manière ténue - a permis de tenir un discours public sur une réalité peu connue, qui n’honore pas la France (il est de notoriété publique que notre pays est en queue de classement européen pour le traitement de ses détenus et sa situation pénitentiaire en général). Des postures se sont fissurées, des affirmations ont été ébranlées, et les discours les plus radicaux ont trouvé dans mes propos des espaces de réflexion qui ont fait un peu bouger les lignes, et considérer autrement la question de la faute, du pardon, de la punition et de la repentance. Je n’ai jamais parlé en militante, mais toujours en écrivain ; c’est sans doute ce qui a fait que j’ai pu être entendue, et mon roman mieux compris.

Sophie Daull

8 novembre 2018
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