Joan Didion, une lumière qui déchire la nuit

Joan Didion, Mauvais joueurs traduit par Jean Rosenthal et Sud & Ouest traduit par Valérie Malfoy Éditions Grasset.





Ça s’appelait Maria avec et sans rien. J’avais acheté ce livre à cause de son titre, qui m’intriguait. Je découvrais l’écriture épurée, les phrases claires, le ton détaché, la vision cinglante d’une auteure qui était aussi une grande journaliste, reporter dans l’Amérique des années 1970.
Ensuite, pendant des décennies, plus rien, croyais-je. Et puis, en 2007, L’Année de la pensée magique qui la révéla en France. Suivi par, en 2011, Le Bleu de la nuit. Deux livres déchirants sur la mort soudaine de son mari, John Dunne, sur la maladie puis la disparition de leur fille, Quintana. Deux livres où Joan Didion laissait la distance pour l’empathie absolue.
Entre-temps étaient cependant parus Un livre de raison, 1977 — encore un titre intrigant — et l’important Démocratie, 1984. Les livres de Didion apparaissaient, disparaissaient, réapparaissaient, mais quasi personne ne parlait d’elle.
À l’époque les journalistes, eussent-ils une plume magnifique, n’étaient pas considérés comme des écrivains. La « non-fiction » n’était pas bien vue en France. Il fallut attendre la fiction autobiographique pour faire de Joan Didion une écrivaine célèbre.
Joan Didion était-elle d’abord une journaliste ou d’abord une écrivain ?

Les deux livres qui paraissent aujourd’hui chez Grasset sont la réédition sous un nouveau titre du beau Maria avec et sans rien rebaptisé Mauvais joueurs et d’un petit volume Sud & Ouest rassemblant deux récits qui devaient être des reportages et ne le sont jamais devenus. Leur parution simultanée est la confirmation de l’absurdité des catégories.
Voici l’incipit de L’Année de la pensée magique :

La vie change vite.
La vie change dans l’instant.
On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.
La question de l’apitoiement.

Ce sont des notes. Telles que Joan Didion en prit toute sa vie. Le premier récit du volume Sud & Ouest s’intitule « Notes sur le Sud ».
Observer et noter. Plus tard, reprendre, réécrire, articuler, en faire un reportage, un roman qu’on dira de fiction parce qu’il ne parle pas directement — apparemment pas — de l’auteure, ou encore une enquête intime qui devient un livre qu’on lit comme un roman.
Dans tous les cas, ce qu’elle raconte parle de nous, nous femmes et hommes du XXe et du XXIe siècle. De nos pulsions humaines, invariantes au fil du temps.

« J’ai pris un jour un vol à l’été 1970, loué une voiture et roulé pendant un mois à travers la Louisiane, le Mississipi et l’Alabama, sans voir de porte-parole, sans couvrir d’événement, sans faire quoi que ce soit sinon tenter de découvrir, comme à mon habitude, de quoi se composait cette image dans mon esprit », écrit Didion dans Sud & Ouest.
Ses notations sont celles de quelqu’un qui regarde et qui ressent. « Mississipi. La lumière est bizarre, encore plus qu’à La Nouvelle-Orléans, une lumière entièrement absorbée par ce qu’elle touche. » Elle voit les choses autour, des choses qu’on ne noterait pas quand on est reporter, et qui disent pourtant l’atmosphère, l’esprit des lieux. Est-elle romancière alors ?
Phrases nominales. Regarder. Ne pas commenter, ne pas juger. S’imprégner. Ces deux courts textes sont admirables d’intelligence, de doutes, de débats avec soi-même. « Dans le Sud, l’idée m’a presque constamment effleurée qu’aurais-je vécu ici, j’aurais été un être excentrique et plein de colère, et je me suis demandé quelle forme aurait prise cette colère. Aurais-je milité pour des causes, ou simplement poignardé quelqu’un ? »
Les journalistes devraient s’imprégner de ce ton, de celte lucidité, de cette simplicité.

Didion n’a pas publié ces textes, ne les a pas convertis en reportages. Elle ne cherche pas à publier à tout prix. Si elle échoue, elle le reconnaît. Les écrivains se retrouvent immédiatement dans cet état d’esprit, dans cette recherche.
Prises dans le Mississipi, l’Alabama, La Louisiane, les notes de voyage de la reporter dressent un portrait vivant des États du Sud.

Le Sud. On est vraiment dans une autre planète. […] Dans tous les milieux sociaux, la phallocratie dans toute sa splendeur, l’ambiance chasse-et-pêche. Laissons les femmes faire la cuisine, les conserves, « se pomponner ».

La présence constante des armes, des lettres KKK taguées sur les murs.

Le FBI, un leitmotiv dans le Sud. Distorsion temporelle : la guerre de Sécession c’était hier, mais on parle de 1969 comme si c’était il y a trois cents ans. […] Je savais que je ne resterais pas dix minutes à Jackson sans téléphoner à une compagnie aérienne pour m’enfuir.

Didion est happée par quelque chose qui la dépasse dans ce Sud si étranger à sa propre vie, à son milieu, à son paysage quotidien, à l’univers des mégapoles américaines. C’est cet écart que nous saisissons à la lecture, cette perte de repères qui dit des États-Unis une vérité toujours actuelle.

La façon dont toutes mes astuces de reporter s’atrophiaient dans le Sud. Il y avait des choses que j’aurais dû faire, j’en étais consciente, mais je ne les ai jamais faites. Je n’ai jamais pris rendez-vous avec la conseillère nuptiale du plus grand magasin des villes où je suis allée. Je n’ai jamais assisté aux demi-finales du concours Miss Mississipi Hospitality qui se tenaient pourtant dans des localités voisines. J’ai négligé de contacter les personnes qu’on m’avait indiquées, traînant plutôt dans les drugstores. D’une certaine façon, j’ai passé tout ce mois-là sous l’eau.

De la même façon les « Notes californiennes » retracent le projet pour Rolling Stones de couvrir le procès de Patti Hearst à San Francisco en 1976. « Je croyais que le procès avait du sens pour moi parce que j’étais originaire de Californie. En fait, ce n’était pas le cas. »
Elle n’écrira jamais sur le procès mais ce voyage est l’occasion d’un retour sur sa vie avant son départ pour New York, une vie de jeune fille faite de succès scolaires, de bals, rythmée par son appartenance aux « bons clubs ». En apparence, car qu’en dit-elle ? « Curieusement je ne me souviens que des échecs, défaites, affronts et refus [...] Il ne s’agit pas de Patti Hearst. Il s’agit de moi et du vide particulier dans lequel j’ai grandi, un vide dont les Hearst pourraient être littéralement les rois. [...] »
Lorsqu’elle cite Gertrude Atherton, une auteure de romans et essais « sur des sujets comme le féminisme, la politique, la guerre », son propre projet trouve sa définition, alors même qu’elle n’en est pas encore totalement consciente : « Les détails de la vie de Gertrude Atherton apparaissent dans la fiction de celle-ci, ou les détails de la fiction apparaissent dans l’autobiographie : difficile de dire quelle est la tournure idoine. »

Tout Joan Didion est là, et une bonne partie de la littérature moderne et contemporaine.
Lorsque s’ouvre Mauvais joueurs — « Certains demandent : à quoi tient la noirceur de Iago ? Moi, jamais » — on n’est pas dépaysé. L’histoire de Maria, jeune actrice hollywoodienne en perte de vitesse, laissée par son mari, un cinéaste en vogue, impuissante devant leur petite fille handicapée, rattrapée au bord du gouffre par des amis, plus ballottée que prise en charge, c’est l’histoire d’un certain milieu dans l’Amérique des années soixante-dix, entre cinéma, alcool, drogue, errance morale et politique. Les chapitres sont brefs, parfois ils ne font même pas une page. Les notes de la reporter Didion sont là, reliées et mises en scène — en corps — dans une série de personnages à la dérive, des figures passagères. Maria est plutôt sans rien qu’avec, pas un personnage inoubliable, non, l’enjeu n’est pas là. L’enjeu de la romancière Didion est la radiographie d’une époque, et la perte, pour son héroïne, de sa propre personnalité, de ses propres désirs. Des piscines en veux-tu en voilà (comme dans Sud & Ouest) mais un ciel fermé, un horizon qui recule, un défilé de silhouettes qui ne s’impriment pas dans le réel. Une galerie de fantômes.

Sur la quatrième de couverture de l’édition de poche (1978) de Un livre de raison, est inscrit « Sa vie – elle la rêvait. Elle est morte, pleine d’espoir. Résumé de son existence. » C’est lapidaire et sans affect. Du Didion de l’époque. Un mix de choses comme elles sont et le regard posé dessus. C’est ce dernier qui fait le roman, à travers le personnage de Grace, la narratrice qui rapporte la vie de Charlotte, expatriée en Amérique du Sud, à la recherche de sa fille (disparue comme Patti Hearst) ayant rejoint un groupe de terroristes d’obédience marxiste. Charlotte va y laisser la vie. Grace n’en résoudra pas le mystère.
Quelque chose des faits bruts passe dans la brutalité magnifique de l’écriture de Didion, brutalité qui au cours des années se changera en empathie sans pathos, en observation rigoureuse des existences dont la clé nous échappe jusqu’au bout. La sécheresse de l’écriture deviendra une netteté impitoyable, un miroir où les visages se verront sans maquillage, où l’âme — si je peux nommer ainsi ce qui n’est pas visible et ce qui nous est absolument singulier — se dessine, ciselée par l’écriture de Joan Didion, par son style — elle n’en rejette plus le mot — qui tisse faits, réflexions, descriptions, songes, quelque chose comme une lumière qui déchire la nuit.

Claudine Galea.

11 novembre 2018