À l’occasion de la parution de « je neige (entre les mots de villon) », de Laure Gauthier

Remue.net publie, à l’occasion de la parution de je neige (entre les mots de villon), de Laure Gauthier, un texte en exposant le projet, suivi de l’un des poèmes qui le composent.

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« Entre les mots de Villon »

Dire les mots absents de la poésie de Villon, parler depuis les interstices entre ses mots.
S’enfoncer dans la béance
Faire entendre ce qui reste quand on met à terre les poèmes. Le mouvement qui ondoie sous les mots, ou juste avant les mots. Cette impulsion d’écrire qui a été sienne
Ressaisir l’ondulation entre la vie du poète et son œuvre, ce qui sourd juste entre les faits actés dans les nombreuses biographies et les ballades des Lais et du Testament. Dire le devenir poème. Un espace blanc strié. Un trait d’énergie entre la personne de Villon et son œuvre rédigée. Ne pas redire plus mal les ballades, poser à terre les biographies et les archives. Dialoguer avec ce qui a traversé Villon pour devenir œuvre. Dire ses alluvions, ce qui ne s’est pas sédimenté dans les poèmes. De l’alluvion, pas du sédiment, ce serait ça, la matière !
C’est donc l’absence de racines, le mouvement permanent, l’exil, l’absence de la terre et de la nature, si ce n’est la neige et le vent, l’insurrection, et l’amour, le jeu qui semblent être les impulsions d’écrire, qui ont tracé un trait entre son corps et son œuvre. Un trait qui deviendra voix. Une voix qui prendra corps. Un corps mouvant, en mouvement

devenir chant ?
C’est de l’espace entre les mots de Villon que s’élèvera une voix
La voix est toujours rythme et couleur, tempo de la pensée. La voix intérieure, celle qui nous habite et que souvent nous n’entendons pas, recouverte par l’usage. Ecrire est, toujours, la désensevelir
Oui, c’est cela, désensevelir la voix qui parle en nous
Entendre les mondes qui habitaient la voix de Villon. Donner en mots les impulsions, la multitude de mouvements et de phrases qui animaient cette voix intérieure

le mouvement villon
C’est le mouvement qui habite toute la poésie de Villon
Mais la décision, c’est de ne pas redire la ballade, ne pas redire les mots de la ballade, ni de refaire une biographie à partir de la ballade. Ne pas interpréter la sueur du vers. Pour en dire des faits. Ne pas recueillir l’exsudation des strophes comme du miel. Non, plutôt chercher la neige avant la neige, lorsqu’elle se condense, encore dans le nuage, encore hybride entre eau et vapeur, c’est aussi regarder de par les profondeurs de l’eau vers la surface de l’océan et voir se former la vague avant la vague, ou dire l’à côté de la vague. C’est ça l’idée. Etre en travelling permanent, depuis le hors champ, à équidistance entre la biographie et les Œuvres complètes
J’admire la force d’un trait quand il dit aussi son absence ou son à côté. Or, Villon nous tend le blanc, nous tend les trous, les béances, les arrêts, les marges. J’aime cette phrase de Jacqueline Cerquilini-Toulet dans la subtile et forte préface aux Œuvres complètes parues dans la Pléiade qui dit que sa poésie a le « ton de l’anacoluthe », qu’il y a chez lui omniprésence d’un blanc « où s’engouffrent le doute, la colère ». Oui, je vais m’y engouffrer et je verrai tout ce que j’y trouverai, le trou dans la glace pour plonger sous la surface et voir ce qui l’irise
Oui, il y a chez lui toutes ces phrases abandonnées en route, avant d’éviter que le vers ne se fige, ces coups de rames grammaticaux qui donnent autant de coups de pieds dans la fourmilière de l’usage
Mouvement, toujours à nouveau. Eviter chez lui la stase papier, préférer une phrase abandonnée à une phrase recueillie. Eviter le recueil de poésie, ne pas avoir l’obsession du recueil ni du papier, pas celle du papier bible, ne pas faire pléiade, mais écrire oralement, ce mouvement entre dire et écrire qui est obsédant
Ecrire et dire. Deux verbes qui débordent le bassin des strophes de Villon, qui éclaboussent l’œuvre, la met en mouvement, la fait se cabrer. Ou comme le dit J. Cequilini-Toulet « dire » et « escripre ». Sous toutes ses formes. « prescripre », « rescripre » ou « maudire », « desdire ». La tension entre ces deux rives, ce mouvement de l’un vers l’autre et l’eau entre les deux, qui chantera ! Cette absence de repos. Remous à la vie. Sans papier. Remous d’exilé. C’est là que, pour moi, s’élève un chant
« Entre les mots de Villon »

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"Voix
Jouer, c’est vous faire croire au hasard
Voix de villon
écrire, c’est vous faire croire au refrain
à la rose
votre devenir rondeau
Mais
si je vous endors de strophes
Et vous caresse d’images
dans le dernier vers
je vous mets le nez dans l’usage..."

Pour découvrir l’extrait dans sa totalité, en sa mise en page originale, c’est ici :

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