Je le revois (couché par terre)

Dans une conférence sur la différence entre les « vraies sciences » et les « pseudo-sciences » ou impostures scientifiques, un collègue de Clermont-Ferrand fait le point sur les critères permettant de reconnaître une activité vraiment scientifique (1), il en énumère six :

1-Scepticisme
2-Rationalité
3-Objectivité
4-Matérialisme
5-Réfutabilité
6-Amoralité

L’auteur ajoute : il n’y a aucune violence dans cette pratique !

On souscrit bien entendu à ces critères de principe, mais ils représentent une vision idéale de la science, quasiment une façade. Dans la réalité, l’activité scientifique est une activité humaine et par conséquent, sujette, comme toute activité, aux défauts et merveilles de l’âme humaine.

Beaucoup de découvertes sont irrationnelles ; la plupart des chercheurs croient en quelque chose, en tout cas ils sont convaincus de leurs résultats, contre vents et marées, même quand ils ne sont pas fameux, et si la recherche est amorale, elle est en tout cas esthétique : de très nombreuses percées scientifiques reposent sur des critères de symétrie ou d’invariance dont la justification initiale fut quasiment métaphysique. Les dogmes sont pléthore ; physicien de l’embryologie, dois-je faire la liste des biologistes qui ont adressé des courriers à ma hiérarchie pour m’attaquer avec des arguments aberrants comme « les forces ne sont pas des objets biologiques » « les cellules ne s’écoulent pas » etc.

Cependant, il ne faut pas aller trop loin dans le relativisme, il est certain qu’au quotidien on avance par des successions d’essais-erreurs propres à ce métier. Les chercheurs sont matérialistes par profession, et exposent constamment leurs résultats à la critique, c’est vrai.

Mais le plus contestable dans cette liste, c’est l’exclamation in cauda : il n’y a pas de violence dans cette pratique ! (Exclamation de l’auteur). Il me semble qu’à l’inverse, la pratique scientifique relève d’une forme de violence pure : la violence sans violence, la violence symbolique, directement mentale. Loin de moi l’idée de minorer les violences réelles, crimes, viols, actes de torture, violences conjugales ou de voyous. Mais dans l’ambiance feutrée des laboratoires, des formes de violences s’exercent aussi.

Et tandis que j’écris ces lignes, je dois faire des efforts pour contenir le flot de souvenirs et d’événements dont j’ai eu connaissance, dont j’ai été victime, ou peut-être même dont je me suis rendu coupable, dont le ressort secret est une forme de violence. Et je passe subrepticement sur le collègue chimiste qui m’a attaqué un jour au scalpel devant les hottes en me hurlant que c’était « sa » pièce de chimie, et que je ferais mieux de sortir.

Il y a bien longtemps, je faisais un stage de troisième année d’école d’ingénieur à « Jussieu », c’est-à-dire à l’université Pierre et Marie Curie. C’était un stage de cosmologie portant sur les mauviettes, les particules interagissant faiblement, mais ayant quand même une petite masse, suffisante peut-être pour expliquer les anomalies de rotation des galaxies. C’était donc il y a exactement trente ans, et je ne crois pas que le sujet ait beaucoup avancé depuis. Je partageais mon bureau avec un camarade de promotion, et avec un chercheur de Paris 6 qui faisait de la recherche sur les quarks. Mon stage ne m’a pas laissé un souvenir impérissable : la physique des hautes énergies est assez difficile, et la seule réalisation concrète de ce stage fut la découverte d’une erreur dans l’intégration sur tout l’espace de la collision d’un neutrino avec un hadron, dans un article de référence du cosmologue le plus connu de l’époque, paix à son âme il est mort depuis, mais il avait mal projeté suivant les axes, en coordonnées sphériques, les vecteurs propres de la matrice d’interaction, ce pourquoi son calcul de la section efficace de collision des neutrinos était faux d’un facteur deux, un cosinus teta s’étant perdu quelque part.

Maintenant que je repense à tout ça, je me souviens d’un jour où j’étais parti bien avant l’heure pour une raison qui m’échappe, mais que j’espère sérieuse, et, descendant la rue Monge, j’étais arrivé place Maubert, où j’avais surpris de loin mon directeur de stage, en milieu de journée, flânant dans un magasin de maquettes et de petits trains électriques appelé Eol’, situé presque au coin du boulevard Saint-Germain. Je crois que ce magasin est devenu un coiffeur Saint-Algue aujourd’hui, et je ne sais pas si les jeunes font encore des maquettes, vu le temps qu’ils passent sur leur smartphone.

Mais si je repense à ce stage, c’est principalement à cause du troisième homme de notre bureau, le chercheur sur les quarks. Qu’il me pardonne s’il se reconnaît, et je ne vais pas citer son nom, mais enfin, il était souvent absent, et j’ai su au cours du stage qu’il faisait de fréquents séjours à l’infirmerie de l’université. Je me rassure en pensant qu’il est très peu probable qu’il lise ces lignes.

Un jour, il s’était effondré dans le bureau, terminant couché et tremblant dans un coin, mort de honte d’être dans cet état devant des stagiaires. Je ne l’ai plus jamais vu dans un état normal, il était toujours livide et tremblant, dans une sorte de malaise chronique sans doute vagal. La sueur perlait constamment à ses tempes, il se jetait parfois sur une boîte de cachets roses, du valium sans doute.

Il m’expliqua la cause de son mal-être : il avait découvert et théorisé quelque chose d’assez pointu, le plasma de quarks-gluons, ce qu’on appelle vulgairement la soupe primordiale, et le manuscrit soumis pour publication avait été refusé, mais venait de sortir un article dans une revue prestigieuse présentant la même théorie, et tout le capital symbolique qui en découlait allait lui passer sous le nez : il s’était fait doubler. Quelqu’un, dans le secret des rapports anonymes des journaux scientifiques, avait détruit sa vie. La recherche scientifique est probablement la seule activité où la lettre anonyme qui rend malade est une pratique courante, fondatrice.

Pour un raison tout à fait irrationnelle, le visage de cet homme a remplacé dans ma mémoire celui d’un autre chercheur, de l’école Normale, dont j’entendis parler quelques années plus tard : il faisait une grève de la faim, et il s’était enchaîné au radiateur de son bureau, car le directeur de son laboratoire avait décidé de redéployer les activités de son unité vers la cryptographie, et prié le collègue en question de « dégager », je crois que même son mail lui était devenu inaccessible. J’étais alors à la SFP (2), et au bureau de cette association professionnelle, on s’inquiétait beaucoup pour sa santé, car sa grève de la faim coïncidait avec une grève tout court du personnel ; on avait peur qu’il meure dans l’indifférence générale et qu’on le retrouve pendu à son radiateur, ça la foutait mal.

Et plus j’écris, plus les souvenirs me reviennent, à en avoir la nausée : tel collègue qui m’appelait pour une attestation, un témoignage, dans une affaire de harcèlement : il avait lui aussi fini viré de son bureau, toutes ses affaires regroupées dans un placard, tel autre que j’ai essayé de protéger d’une collaboratrice complètement folle qui essayait d’empêcher la parution d’un article, une jeune doctorante qui m’adresse en douce un mail pour dénigrer et traiter de fraudeur un candidat à un poste de maître de conférences, tel mathématicien connu qui se lève au milieu d’une de mes conférences pour m’insulter, telle liste de mail utilisée frauduleusement pour régler des comptes en public, tel directeur de laboratoire qui exigeait d’avoir son nom sur pratiquement tous les articles car « c’était important pour la réputation du labo », tel chercheur qui se permettait des remarques déplacées en ajoutant : « je peux te dire ça car j’ai failli avoir le prix Nobel, tu le sais ». Et tous ces cas de fraudes et de harcèlement moral qui se multiplient, et que les autorités peinent à étouffer, la presse s’en est faite l’écho récemment.

Pour ma part, je modélise depuis quelques années les écoulements de tissu dans les embryons, et j’essaie d’expliquer la formation des animaux par des concepts classiques issus de la physique des matériaux et de l’hydrodynamique. Le but est de comprendre les mouvements que l’on voit en embryogenèse, comme celui-ci (mouvement dit de gastrulation) :

Un collègue biologiste va sur la page twitter de France-Inter pour expliquer que je serais créationniste et qu’il ne faut pas m’inviter dans leurs émissions. Si ce n’est pas une forme de violence, qu’est-ce que c’est ?

Si je développe, on me dira que je règle des comptes, et que je suis violent moi-même, ce qui est sûrement vrai : je ne connais personne dans mon métier qui soit un ange, et je me demande même si nous ne sommes pas, tout au contraire, des sortes de bêtes, mais très intelligentes.

(1) François Vazeille « Sciences et pseudo-sciences, comment en sommes nous arrivés là ?https://indico.in2p3.fr/event/14503/attachments/45238/58375/Conference_ADASTA-7fevrier18.pdf

(2) Société Française de Physique

Vincent Fleury - 18 novembre 2018