Maison à vendre

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De temps à autres, j’ai ce curieux phénomène perceptif : ce que je vois prend une sorte de distance, de recul. Je me déplace toujours dans le même espace comme si le réel était plus loin, comme si une épaisseur transparente me séparait du réel. La première fois que cela m’est arrivé, je m’en rappelle très nettement, je devais avoir entre huit et dix ans, c’était un jour de fin d’année scolaire, nous étions allés avec la classe passer la journée dans un parc d’attractions. Et cela m’était arrivé assez brutalement. Soudain, les jeux, les manèges, les roues, tout semblait loin, je n’arrivais plus à entrer en contact avec ces choses, on me parlait, mais c’était comme si les gens remuaient les lèvres dans un autre monde, que je ne pouvais pas atteindre. Et cette vague idée me poursuivait : quelqu’un est mort, quelqu’un est mort. J’ai passé la journée sur un banc à regarder les activités se faire autour de moi.
Des camarades venaient voir ce que j’avais. Je disais que je me sentais malade. Ce qui n’était pas faux. Un sentiment de malaise profond et incompréhensible. Puis c’est reparti comme c’était venu. Et depuis je sais quand cela menace. J’ai apprivoisé cela. Cela ne me paralyse plus comme la première fois.

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Quand Catherine D. était venue ici, elle m’avait dit : mais pourquoi vous vous emmerdez à Paris alors que vous avez cette maison merveilleuse ? Cette phrase a déclenché quelque chose je crois. Et aussi Marie-Paule R. que j’enviais tellement lorsqu’elle venait me rapporter des épreuves corrigées et qu’on parlait de sa maison dans le Morvan, des confitures qu’elle était en train de faire. J’aurais tout donné pour quitter ce petit bureau enfumé, la porte du couloir qui s’ouvre toutes les cinq minutes, le téléphone qui sonne toutes les trente secondes. En fait, oui, ces gens qui entraient et qui venaient de loin me faisaient envie : François de Tours, Thierry de Saint-Dizier, Rossana de Rome... A chaque fois, je serais bien repartie avec eux. Et d’y penser, je me rends compte que j’ai aimé tous les auteurs avec lesquels j’ai travaillé. Profondément, parce que je sais comme c’est difficile, comme on n’y arrive pas, comme on brûle que cela existe ce paquet de feuillets imprimés, et comme on s’en fout complètement aussi, dans le même temps.

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Nouveaux refus de mon manuscrit. Plus on me le refuse, en l’ayant lu, sans l’avoir lu aussi, pour certains, plus je crois dans ce texte. C’est curieux, mais avec ce roman, je peux me dire, naïvement sans doute mais sans orgueil particulier, je suis un écrivain. Du plus profond, je le sais. Il ne sera peut-être jamais publié, mais cela n’empêche pas cette certitude. Au contraire.
Me revient ce projet de livre sur les fenêtres des lieux où j’ai enseigné. La fenêtre de la salle de séminaire au dernier étage du collège Erasme. On voyait un bout du lac, je crois. J’arrivais avec mon sac, que je ne pouvais pas poser ailleurs parce qu’on ne m’avait pas donné les clés du bureau des assistants, et en raison des horaires de train, j’attendais en regardant dehors, en observant les allées et venues des gens en contrebas, je pensais à mes années passées là, étudiante, moi aussi, à m’oublier dans le travail et dans l’étude, m’oublier pour ne pas voir, ne pas voir quoi ? pour oublier mes petites amours adolescentes et désastreuses. Et puis à Bruxelles, sur la place Roupp, c’était toujours la nuit, il me semble, on ne voyait rien dehors, à cause des néons rectangulaires de la salle de cours. Je n’ai quasiment aucun souvenir de cela. Comment j’y allais, par quel bus, en voiture, peut-être. Je me vois dans ces rues de Bruxelles comme une silhouette, un fantôme, irréelle, engouffrée dans des passages obscurs.

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Les fenêtres chez Hammershoi, la lumière sur les murs, le temps suspendu de ses compositions. J’aime ces intérieurs calmes, ces portes qui répondent aux rectangles des fenêtres. Il n’a peint quasiment que sa maison. C’était suffisant. Une chaise, une table ronde et le dehors qui se découpe dans un cadre de fenêtre. La fenêtre, c’est le premier cadre, le premier cinéma.
Fenêtres à Saint-Denis, le terrain vague, les travaux toujours en cours, les grillages métalliques qui penchaient sur des ornières, des fossés recouverts d’herbes folles, et le petit sentier en train de se former, raccourci je crois pour ceux qui venaient du métro, de l’autre côté de l’avenue de la Liberté. A Chartres, la cour avec les voitures, les poubelles rangées le long du mur et au-delà une maison, la vie quotidienne de la maison, les chaises dehors. Fenêtres à Evry, les volets roulants marron qu’il fallait remonter en faisant tourner le manche en métal, et là encore, le grand terrain vague qui séparait le bâtiment de briques des bâtiments administratifs, fendu par le sentier, boueux l’hiver, qui menait des uns aux autres, du métro aux autres espaces, et à côté, le Conforama. A Rennes, le cadran solaire sur le mur pâle, la place qui borde l’escalier du bâtiment B, la foule à l’heure du déjeuner. On est assis à la table qui sert de bureau, on a sorti les livres, les photocopies, on a éventuellement noté quelque chose au tableau et on attend les étudiants qui entrent peu à peu. On regarde par la fenêtre. A chaque fois, on sait ce qu’il y aura à cette fenêtre. On sait qu’on s’en souviendra. La fenêtre, c’est l’échappée, la respiration avant. C’est le monde dehors, l’incertitude du lendemain, le paysage temporaire de ce qui s’achèvera, qui dira, pas de poste cette année encore. Aucun poste, jamais. Ces fenêtres, c’est adieu à l’université, à cette vie qui aurait été plus simple, naturelle, le fonctionnariat, le moins pire des travaux, lorsqu’on n’est pas vraiment fait pour le travail au sens économique du mot. La facilité de l’enseignant qui écrit. On ne m’a pas permis cela. Pour les Belges, sans doute la trahison d’être partie vivre en France. Et en France, pas le bon pedigree, un lieu de naissance trop étranger pour parler de littérature française, et cette chose cocasse d’avoir la nationalité belge. Blonde aux yeux bleus, cela aurait sans doute été moins difficile. (A une époque où le racisme et le rejet socio-géographique à l’université étaient encore courants. NdA)

Y.S. Limet - 3 décembre 2018