Maison à vendre

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Papa a appelé. Gaston est décédé. Il était malade depuis de longues années, dialysé. Le corps épuisé, à bout de souffle, a finalement lâché. Il n’aura pas souffert vraiment, il est mort dans son fauteuil. Sa mort rappelle une autre douleur et qui revient, lui qui n’était sans doute plus vivant de la même manière après la disparition de Jean-Louis. Reposera-t-il à côté de lui, dans ce cimetière qui donne sur les beaux vallons boisés des Ardennes ? Reposer. Il en avait besoin, le chagrin invincible, quelle fatigue. Quelle fatigue. Mon Dieu, tout cela a-t-il un sens ? Un jour j’écrirai sur cette malédiction, la mort en pleine jeunesse, et qui se répète d’une génération à l’autre. Le temps inconsolable. Mon père pleurant devant la petite fille que j’étais en entendant, des années après, la voix enregistrée de son frère chanter « J’avais un seul ami ».

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Je pense à cette maison. Au travail qu’on y a fourni, à sa lente rénovation. Bientôt, je ne pourrai plus avoir que des pensées pour cette maison. Elle va habiter en moi, parce que je ne l’habiterai plus.
Les cheminées surtout me manqueront. On affirmait en plaisantant au début qu’on n’avait acheté la maison que pour ses deux immenses cheminées de granit, tablier Zeus comme disent les maçons, en raison de la ligne brisée des blocs de pierre qui tiennent ainsi sans mortier ni ciment.

Bientôt le 14 juillet déjà. L’été va filer. Bientôt, nous ne serons plus là, même en touristes, habitants légers et temporaires d’une maison qui ne sera plus à nous.

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L’esthétique pavillonnaire. Des maisons souvent récentes, mais parfois plus anciennes, des années 1950, des murs crépis blanc gris ou ocre, la rampe de garage qui plonge vers les sous-sols, une pelouse bien tondue autour du rectangle de l’habitation, une haie de thuyas ou de lauriers palmes, les poteaux de béton reliés par les cordes à linge, un petit cabanon en bois pour ranger les outils, parfois un toboggan en plastique. Toujours les mêmes formes minimales. Et une sorte de beauté. Non pas que ce soit beau, mais certaines de ces maisons dégagent, quand elles sont déjà patinées par les hivers, que des traînées plus sombres viennent rayer le crépi, ou quand elles sont à vendre, avec des mauvaises herbes qui s’immiscent entre les dalles des allées ou des terrasses, ces maisons, oui, dégagent une nostalgie, le sentiment du temps qui passe, de vies simples, laborieuses souvent, marquées par les décès, les divorces, les problèmes avec les enfants. J’aimerais faire un livre de photos avec ces maisons, inesthétiques, mais poétiques, elles produisent du sens, de l’affect.

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Henry Bauchau a reçu le prix du livre Inter. (juin 2008)
L’échec peut nourrir une vie, lui donner du sens. L’œuvre se fait rarement dans la réussite, le manque lui est nécessaire. Le fameux « trou » lu par Lacan dans les textes de Duras. D’aucuns trouveront à cela des résonances de consolation chrétienne, sois content d’être malheureux ici-bas, tu seras heureux dans l’au-delà. Réjouis-toi d’avoir raté ce que tu voulais faire de ta vie, tu feras une œuvre. Mais évidemment, ce n’est jamais aussi simple, car même cette consolation n’est jamais donnée comme telle, le doute, l’impossibilité viennent toujours jouer les trouble-fête.
Aurais-je écrit si j’avais eu un gentil poste à l’université, 10 heures de cours par semaine, deux mois de vacances l’été, et un autre mois de congés réparti dans l’année ? Je me dis que oui, mais dans le fond, je n’en sais rien. Quand j’entends tous ceux qui y sont à pester contre le manque de temps et lorsque je constate pour beaucoup leur relative improductivité, rien n’est moins sûr.
Habiter dans un nouveau quartier où s’implante une université, voilà qui est un peu ironique.

Lamartine. Je ne sais pas si je ferai ce roman. Je sais que cela a un rapport avec la vente de sa maison d’enfance, ses derniers jours difficiles, son échec politique, ses problèmes d’argent, une vieillesse inattendue pour qui a commencé si jeune et si brillamment dans toutes les carrières.

Certaines caisses laissent échapper cette odeur caractéristique des vieilles maisons : mélange de bois, de cire, de fumée de cheminée capricieuse, de lessive à la lavande, et de moisi.

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Mon roman toujours refusé. Reviennent alors à la surface de vieux projets, non pas abandonnés mais en veille, dans l’attente d’un désir particulier pour s’y atteler vraiment. Il y a cette pièce de théâtre, dont l’idée m’est venue en quittant Fayard. Le dispositif scénique particulier qui représenterait la situation de mon bureau partagé : deux personnages dos à dos que l’on voit à travers la vitre d’un couloir. Des dialogues à la fois sur le milieu de l’édition, et plus généralement sur le milieu du travail, ses grandeurs et ses petitesses. Cela pourrait s’appeler L’Anti-chambre ou Le Purgatoire.

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Dans les maisons que j’ai aimées, il y a celle des van den Eynde à Mouriès, à une époque où la région n’était pas encore occupée par les milliardaires du show-biz qui y passent l’été. J’ai surtout le souvenir des vacances de nouvel an qu’on y a passées. Une neige exceptionnelle y était tombée rendant les paysages magnétiques. Nous avions failli d’ailleurs être en difficulté en traversant les Alpilles par une route qui était, en réalité, interdite à la circulation, en raison des intempéries. Ce silence particulier, cette impression de flotter, ces paysages insolites, les oliviers blanchis sur la nuit, oui, c’était magique. Mais aussi le poids de me mettre à lire les œuvres au programme pour l’agreg de cette année-là, inconsciente de m’y prendre trop tard (janvier) pour un concours de printemps. Admissible malgré tout. C’est une petite fierté secrète d’avoir franchi les épreuves écrites en faisant une préparation de trois mois, l’année de la soutenance de ma thèse. On a les petites victoires que l’on peut.

Je m’étonne de tenir cette sorte de journal. Jusqu’ici, c’est une activité que je n’ai
faite que lors des allers retours entre Paris et Louvain. Je me demande si ce n’est pas à cette occasion aussi que j’avais commencé les « Fenêtres », sans doute déjà dans le pressentiment que l’université ne voudrait pas de moi. Pourtant, j’aime tant lire le journal des écrivains. Peut-être est-ce par modestie. A quoi bon noter ses pensées, ses impressions au jour le jour ? Mais également par faute d’écriture. Les tentatives de m’y tenir se sont toujours heurtées à un fait : l’écriture n’en venait pas. C’est-à-dire que je n’ai jamais pu en faire quelque chose qui soit satisfaisant sur ce plan. Cette gêne n’existe plus. Je crois aussi que j’avais peu de temps, et qu’il me semblait gâché par ce genre d’exercice, lorsque je voulais arriver au texte continu romanesque publiable.

Certaines caisses laissent échapper cette odeur caractéristique des vieilles maisons : mélange de bois, de cire, de fumée de cheminée capricieuse, de lessive à la lavande, et de moisi.

Y.S. Limet - 13 décembre 2018