Derek Munn | Une brèche

Je marche, sur une route nocturne, j’ai froid, j’ai peur, left right left right, un pas après un autre, une image après une autre. J’oscille entre le trottoir, la chaussée, il y a très peu de circulation, il doit être autour de minuit, c’est tard pour un village comme celui-ci.

Il y a du vertige dans mon avancée, une angoisse éblouie. J’imagine des plans, des cadrages, je fouille mon ombre, mes ombres, j’entre dans le jeu des réverbères avec l’impression de me défaire de la banalité des couleurs, de m’immerger dans la singularité du noir, du blanc, un immense vocabulaire de gris.

Ce sont les premières images du film invisible que depuis ces moments je n’ai cessé de tourner, une longue pellicule de terre battue, d’asphalte, de poussière, une errance sans scénario. Le début de mon cinéma, peut-être aussi de mon écriture.

Mais pour avoir conscience d’un début, il faut un avant. C’était des inévitables Disney, des films en famille, la corvée de The sound of music pour accompagner ma sœur, quelques films de guerre avec mon père. Beaux, gais, émouvants, drôles, divertissants comme une partie de jeux de société. Du spectacle, le grand écran comme le théâtre à Noël, un bonbon, un plaisir vif mais transitoire, un cadeau comme récompense pour la vie ordinaire, tout ce temps gâché à l’école.

Toutefois, c’est grâce à un professeur d’anglais que je me trouve, la nuit, sur cette route. Ses conseils en livres, musique, cinéma ouvrent une brèche par où sortir avec profit de l’impasse de ma scolarité. Il nous a encouragés à regarder une nouvelle émission, la diffusion de films obscurs, étranges, étrangers, avec sous-titres. C’est sur la deuxième chaîne de la BBC, que notre vieux poste à la maison ne capte pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai insisté, ni d’où vient l’importance qu’ont déjà pour moi ces films inconnus, mais j’obtiens la permission d’aller regarder l’émission chez mes grands-parents, je me sens un peu coupable, c’est tard pour eux, un dérangement, mais ils ont dit oui.

Entre les deux maisons, quarante-cinq minutes plus ou moins, selon mon humeur, mon urgence, le temps. Cette route, je la connais par cœur, je l’ai parcourue en toutes saisons, mais plutôt en journée. Maintenant elle est nocturne, parce que les films commencent tard, parce que même en plein après-midi le cinéma a toujours quelque chose de nocturne, parce que ma mémoire est péremptoire.

C’est toujours dans le sens du retour que je marche, toujours au même endroit, là où le noir est plus luxuriant, la végétation plus ambiguë, où je préfère marcher sur la ligne blanche. Un carrefour, à droite il y a un banc public au bord d’une pauvreté d’herbe, mon imagination y ajoute une tache verte que la nuit aurait estompée. Parfois il pleut, jamais avec acharnement, une pluie fine, moqueuse, juste assez pour souligner, pour valoriser ma présence à cette heure. Une fois, le banc est occupé. Une bande de garçons plus grands que moi, avec l’arrogance du nombre, de l’âge, de l’alcool, profère des insultes, des menaces. Ils ne me font rien, je continue, je rejoue la scène, du vertige dans mon avancée, une angoisse éblouie. Il me semble voir le silence qui m’accompagne se rétracter, se déformer à chaque pas, il y a des gravillons de musique incrustés dans le bitume, des images qui s’enfuient avant que je ne les saisisse.

Le début de mon cinéma, peut-être aussi de mon écriture. Je reviens constamment là, j’oscille entre le trottoir, la chaussée, comme entre une réponse, une question, je marche le générique de mon film invisible, mais le vrai héros de cette séquence – même si sa participation a été un peu éclipsée au montage – est mon grand-père, c’est lui qui veille, qui regarde les films avec moi. Je ne sais plus combien de fois, pendant combien de semaines. J’ai peur de sa réaction, j’appréhende l’ennui, le mien, le sien, je mésestime sa curiosité. Sorte de viatique, ce partage m’apporte plus que je n’ai encore compris.

J’ai peut-être froid, peut-être peur, mais quelque chose a changé. Un pas après un autre, d’image en image, je vois que comprendre n’est pas tout, je goûte la richesse d’un ennui qui n’ennuie pas, je découvre qu’une histoire ne suit pas toujours le sens qu’on veut lui donner, qu’une fin est plutôt une illusion à dépasser pour atteindre la prochaine question.

Ce que j’ai vu ? Je ne sais pas encore, j’essaie de l’imaginer en marchant. Des films vus avec mon grand-père, je ne peux être sûr que de trois titres. Ma mémoire est péremptoire, elle peut être désinvolte aussi, elle a sa propre chronologie qu’elle ne me confie pas. Elle n’aime ni les listes ni l’ordre, elle m’invente une nostalgie, elle inverse des plans, change des cadrages, elle me fait tourner encore dans Alphaville, je ne trouve pas la sortie, je continue à regarder les cartes postales des Carabiniers alors que je vois sans cesse cet homme qui marche, qui arrive dans Le directeur de la poste de Satyajit Ray.

Cet homme qui arrive, mais en fait il part, il nous laisse dans ce tout petit village avec son remplaçant Nandalal, avec Ratan, la jeune fille orpheline, servante, avec le fou qui brandit sa canne à pêche, qui marche sur place, left right left right. Devant l’écran je ne peux pas imaginer combien d’années ce film va durer, ni comment il va s’infiltrer dans ma vie. Je serai Nandalal au moment où il part à son tour, où il doit abandonner pour avancer. Je serai le fou qui dans son temps à lui n’a pas besoin de partir pour être ailleurs. Je serai Ratan qui veut apprendre à lire, écrire, déchiffrer le monde, qui placera ses espoirs dans le prochain directeur, comme moi peut-être dans le prochain film. On marchera ensemble, left right left right, un pas après un autre, une image après une autre, sur cette route nocturne, dans cette langue nouvelle qui commence à m’exprimer.

Derek Munn

8 janvier 2019