Bruno Tackels / sur Didier-Georges Gabily, Gibiers du Temps

ces "Carnets sur Gibiers du Temps" - des extraits en sont parus dans "À Vues" édité par Christian Bourgois et Cahiers de l'Odéon

suivi d'une lettre de Didier-Georges Gabily à Bruno Tackels

Sarajevo, le groupe T'chan'G, la Chartreuse de Villeuve lez Avignon... cette lettre est parue dans Le Monde en 1994

Didier-Georges Gabily, CV, mises en scènes, entretiens, etc, sur theatre-contemporain.

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Carnet de Gibiers du Temps XVIII : "C'est comme la fin du monde inscrite sur ton visage."

Recommencer. Le théâtre va recommencer. Le groupe T'chan'g! recommence ces jours-ci le travail, avec la troisième époque de Gibiers du temps. Le texte ne parle d'ailleurs que de cela : comment animer l'espace encore vide et sans voix? Comment le mettre en marche? La première scène pose cette question à rebours, par le biais d'une caméra, par ce qui justement marche tout seul. Mais ici la caméra ne marche pas. Comme le reste, elle est grippée, inadaptée. Elle devient rapidement grotesque, ou plus exactement obscène, déplacée dans un lieu où elle n'a pas à être et qui la révèle pour ce qu'elle cache : une traque civilisée qui ne peut s'empêcher (ou que l'on n'empêche pas) d'être assassine.

Le théâtre va donc commencer avec cet objet abject qui ne marche pas. Pour une fois. Pour toutes les fois où ça marche si bien pour le marché mondial. Par exemple, cette fois de l'été où un soldat qui sauve sa peau devient le héros mondial de la soirée, qui ne se soucie plus du tout de la guerre dont il est le soldat. Ou cette autre fois, qui transforme la mort de deux diplomates en tragédie, sous prétexte qu'ils sont mort à la guerre, dans le pays où ils venaient apporter la paix, sur une route qui tue tous les jours.. Mais la caméra ne doit pas marcher tous les jours, sans doute. Il faut le croire. Les gens doivent le croire.

C'est un beau moment que celui où l'on rentre en répétition, celui où le regard découvre l'unique, qui n'est pas encore là, mais l'unique pourtant, qui va se refaire ensuite, tant de fois, et qui ne sera plus jamais vu comme il est vu, cette première fois de la première répétition.

Avec la fin de Thésée, c'est tout le mythe qui s'affole et se trouve comme pris à l'envers. Gibiers du temps fait tout le contraire de ce que l'histoire nous livre. Comme une délivrance. Au lieu d'être sauvé des enfers par Héraclès, Thésée lui doit maintenant la mort. Une mort commandée par ses propres fils, Démophon et Acamas, ceux que dans le mythe d'origine il avait voulu sauver du carnage de la guerre civile à Athènes. Cypris-Aphrodite elle aussi se retourne contre l'origine : elle qui avait organisé la destitution d'Hippolyte pour se venger de l'affront de ce jeune-homme qui ne manifestait aucun intérêt pour l'amour des femmes, Cypris maintenant décide de se venger de celui qui incarne la virilité amoureuse : elle prépare la mort de Thésée et de Phèdre, les seuls qui assurent la suite d'Amour, la force de propagation de la filiation.

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Didier Gabily / De Montluçon, cette lettre...

Paris, le 3 novembre 1994.

De Montluçon, cette lettre, et non pas de Sarajevo où en ces jours je devais être -- convié par ses habitants à participer, comme quelques uns d'entre nous, à un colloque sur "La citoyenneté en Europe"... Je m'étais laissé convaincre d'aller penser-agir, pensais-je, au milieu des ruines, avec ceux qui avaient résisté au siège, qui résistaient encore à la guerre honteuse ; d'aller penser-agir, pensais-je, cette chose impensable de la citoyenneté, là-bas, dans cette ville qui en désignait de fait, monstrueusement, la défaite à grande échelle, les limites abyssales -- aussi l'espérance-(violente)-on-peut-toujours-espérer. Voici les faits : je n'y suis pas. Il y a eu, comme on dit, "des difficultés de dernière minute". Et je n'y suis pas. Ou plutôt, nous n'y sommes pas, moi et les deux ou trois acteurs du Groupe T'chan'G qui devaient y partir avec moi. Essayer de penser-agir ensemble, avec ceux-là du Groupe T'chan'G, cela pouvait vouloir dire quelque chose. Sans eux, je n'y suis pas. Je ne pouvais pas y aller sans eux. Cela ne signifiait plus rien pour moi d'y aller sans eux comme on me le proposait encore il y a peu, n'y représentant plus que moi-même, quand bien même écrivain, quand bien même metteur en scène. Non. Rien. Une vanité de trop sans eux, sans ces acteurs qui me sont devenus indispensables en ce lieu qu'est le théâtre -- indispensables aussi pour autre chose que ce lieu. Là où ils se tiennent, dans l'alentour incertain, tremblé, face à l'obscur, face à l'énigme du monde. Là, comme ils se tiennent, exigeants et, osons le mot, fraternels. Mais être le représentant de rien-d'autre-que-soi, là-bas. Non. Pas dans ces conditions, me disais-je. On l'est déjà bien trop, je me disais. Je suis à Montluçon. À l'invitation du Théâtre des Fédérés. Un stage. Rien, vraiment. J'ai seulement dit oui à cela qui me paraissait essentiel après ce refus : un stage de théâtre avec de très jeunes gens et des moins jeunes, des amateurs, on dit ; des qui n'en ont jamais fait ou peu, ou mal. Oui. L'essentiel. La ville sent l'été des cités ouvrières. Essence et poussière. Et des corps peu nombreux, comme raréfiés par l'été, cherchent l'ombre. Puis disparaissent. Rien. L'essentiel. Le chômage et l'exclusion qui frappe aussi durement si ce n'est plus durement ici qu'ailleurs ne débordent pas dans les rues comme où je vis habituellement. Le chômage et l'exclusion demeurent au-dedans des H.L.M. comme un paysage d'hiver ; se tiennent -- évidemment, avec la désespérante évidence des fiches de renseignement qu'on s'oblige à remplir pour chacun -- au beau milieu de ce groupe qui essaie de travailler à quelques rudes balbutiements de théâtre ; fichés, oui, les deux avatars du libéralisme, en plein au-dedans de ce groupe réuni pour dix jours -- pour trop peu de temps, crois-je, et pour trop compliqué, sans doute. Ça ne fait rien. Il y a le désir de ceux-là qui m'étonne et me bouleverse ; ce désir qui s'empare d'eux face à des langues et des états comme des terres inconnues, comme des fleuves jamais envisagés ; ce désir d'explorer avec la peur et avec la conscience -- étonnante quand on sait d'où la plupart viennent -- qu'il se joue là bien autre chose que la simple envie de briller de ceux qui voudraient devenir des acteurs (il y en a) ou "d'occuper", comme on dit, "ses loisirs" (il y en a aussi). Je suis au travail comme le paysan au champ et, de ce qui se cultive ici, le fruit (s'il y a un fruit), je ne le verrai pas. Nous sommes au travail du théâtre et c'est le mieux dans ce monde qu'ils nous font de communicants virtuels et de guerriers-de-chair-à-éventrer-d'autres-chairs (non virtuelles, celles-là, on sait bien). Nous sommes au lent travail qui tente d'imiscer entre fascination des starlettes télévisuelle et dégoût de soi comme individu à force de soumission (revendiquée ou navrée, voilà le choix) aux sourires des mêmes starlettes (émissions stars, présentateurs stars, cuisiniers stars, tous stars, système tout star -- et surtout système à faire fonctionner à plein la machine à évider le sens poétique, et à remplir les tiroirs caisse), qui tente, disais-je, ce travail, d'imiscer, ou plutôt d'inoculer le poison des questions d'êtres (morts, le plus souvent), de corps (fantômes à apprivoiser en son propre corps, peuple-personnage des théâtres ombreux) de langues (comme mortes, langues mortes des anciens, poèmes à déchiffrer des modernes, comme déjà morts à dormir dans des manuscrits, des livres que si peu lisent, précieux, grattés et regrattés, jeunes-vieux palimpsestes, vivaces et vains) qui ne désignent ni jouissance immédiate, ni gain assuré. Ils font cela et c'est déjà énorme : celui qui passe ses journées à monter des téléphones et celle qui vient de porter plainte contre son père pour sévices sexuels, celle avec la belle voiture rouge et celui-celle -- l'inconnu(e) -- qui depuis le début du travail, se sert dans les portefeuilles des autres, et ceux qui ont fait le choix du théâtre en filière scolaire (la classe des zonards, disent-il), et tous les autres, encore des autres, encore des différents. Ils n'ont presque rien en commun, dirait-on. Mais ils font, ils agissent l'un avec l'autre, un moment, sur le plateau du théâtre qui se tient là où du texte est convié avec des voix et des corps ; du texte de théâtre avec des voix et des corps d'êtres humains pour dire sont fait au monde, pour faire pièce aux écoeurantes et sacro-saintes réalités. Ils ont ce désir qui ne cesse et qui n'a pas de nom.. Ce désir qu'on ne peut (qu'ils ne peuvent) nommer que par défaut ou par dénégation. Mais quelque chose s'est mis à les traverser, quelque chose qui porte un nom à leur insu, qui les effraie et les soutient en même temps, toujours instable, toujours dérobé, fuyant devant : un geste de poétique, une geste microscopique d'ouverture tout à la fois personnelle commune, une petite danse fugace les traverse et fuit déjà, quelque chose où rien du commerce habituel des rapports, des sentiments tous faits, des paroles formatées, n'habite. Alors ils disent qu'il n'y a pas de mots pour ça mais commencent à les chercher quand même, malgré tout. Un pas gagné sur l'obscur, sur l'évidence niaise des réalités. Alors ils tentent un mouvement pour lui même et pas pour ce qu'il signifie -- c'est à dire dans la peur qu'il ne soit pas reconnu, dans la peur de n'être pas reconnu -- ils tentent un mouvement (de voix, de corps), un mouvement pas évident. Il ne s'agit peut-être que de cela, d'accepter le mouvement pas évident, d'apprivoiser la non-évidence et son danger. Voilà ce que je me dis. A certain d'entre eux, je le dis. Puis je leur souhaite d'oublier cela car l'existence, pour nombre d'entre eux, dès demain, sera encore plus brutale après avoir eu cette conscience, après avoir vécu avec cette conscience d'autre. Puis je leur souhaite de ne jamais oublier comme on veut qu'ils oublient pour demeurer à leur place, c'est à dire nulle part, des productifs ou des improductifs tels que nos sociétés les fabriquent, les classifient, les marquent. Puis c'est plus tard. Avignon. Un débat sur "les auteurs dramatiques et le monde d'aujourd'hui". Et qu'est-ce que vous en pensez ? Je pense à eux. Ce n'est pas simple de penser à eux au milieu des joyeuses fanfares funèbres à enterrer-différer la mort du théâtre, des machines rutilantes à fabriquer du consensus-parce-qu'il-en-faut-quand-même, et des joies des rencontres de haut niveau-comme-il-y-a-des-sportifs-de-haut-niveau. Je pense à eux. A cet atelier comme pour rien que nous avons vécu, à ce labeur invraisemblable mais consenti comme s'il y avait tout (oui tout) à reconquérir du moindre souffle de soi parlant pour soi simplement pour n'être pas, ne serait-ce qu'un instant, une de ces machines à ânonner, ressasser, répéter du même télévisuel, du même formaté à avoir peur du lendemain avec les traites et pire, qu'est-ce que je ferai si j'ai même pas de quoi me payer un crédit, la honte, je te dis. Ce n'est pas simple de continuer à penser à eux dans les touffeurs protégées d'une nuit à La Chartreuse de Villeneuve Lès Avignon. Derrière le haut mur de pierre comme celui d'une prison, mais c'est, du côté où je me tiens un havre, un îlot de beauté pour quelques jours et un peu de force. Non, ce n'est pas simple, c'est juste nécessaire de continuer à penser à eux, déjà rejetés derrière le haut mur, de l'autre côté, à la rue, à nouveau, rendus à eux-mêmes, des gens, des sujets assujettis aux contraintes violentes du marché, à ses prégnances diffuses mais si efficaces. C'est avec eux que j'avais envie de parler de citoyenneté mais heureusement, me dis-je, je ne l'ai pas fait. J'ai juste fait un peu de théâtre comme j'en aurais fait avec les acteurs du Groupe T'chan'G. Avec les mêmes exigences et le même goût pour ce qui n'advient pas sans mal, qui n'advient peut-être même pas du tout. Moi, je vais me coucher avec de (hautes) questions sur le (bas) monde tel qu'il va (c'est à dire, s'entend, ne va pas) -- toujours les mêmes questions, toujours le même monde ; moi, je vais me coucher derrière le haut mur de pierres multi-centenaires, acteur-spectateur de mes propres défaites et des leurs, tentant de penser-agir sur cela (la saloperie, la boucherie, la machine à broyer de l'humanité qu'on appelle le monde) avec cela (quelques gestes précieux, très rares, très vains, très improductifs) qui est d'eux aussi maintenant, qui est avec eux qui m'accompagnent et me hantent, et dans l'espérance que quelque chose du théâtre maintenant les accompagne et les hante. Si peu que ce soit : un regard dévié, un regard louche, sur ce qui se donne, majoritairement trompeur, comme l'évidence

D.G. Gabily. 15 Juillet/ 21 juillet 1994.