17/ Philippe Calvario lit "Paris est une blonde", un texte de Nicolas Boualami



C’était en 1995, le Refuge n’existait pas et Ophélie Winter chantait « Dieu m’a donné la foi. »


Je n’ai pas assisté à ce déjeuner de famille, il me l’a raconté une seule fois mais il m’arrive encore d’y penser presque vingt ans après comme si j’avais été présent à cette table. Les souvenirs que l’on vous offre sont parfois plus vivaces que ceux que l’on vit vraiment.


Lui, c’est Jérôme, il vient de Tarbes mais n’y retourne presque jamais. Quand on vient de Tarbes nul besoin d’y retourner pour savoir d’où l’on vient. Il suffit de fermer les yeux et laisser revenir à soi la sensation de la neige noire mélangée aux champs de luzerne et à l’odeur d’essence des poids lourds qui font le va-et-vient entre l’Espagne, les Pyrénées et l’Aquitaine.


Ce dimanche-là, vers midi, j’imagine qu’il devait y avoir un rôti de bœuf, un poulet ou des haricots verts, des pommes de terre sautées, de la purée et une tarte maison pour le dessert, je le sais, enfin je le soupçonne car pendant longtemps Jérôme nous servira ce même repas, à nous, à moi, à la famille que nous sommes devenus lui et moi. Nous avons le même âge et le même sexe mais depuis longtemps déjà il est ma fille, d’ailleurs il m’appelle Mummy, ce fut le premier de mes enfants, je l’appelle l’aînée, l’intellectuelle, la dépressive. Nous rions de cela et de nous-mêmes.


J’imagine que les parents de Jérôme ont le même visage que le ciel de Tarbes, imprécis, délavé, monotone et inexorablement là. J’imagine qu’ils ont des bonheurs et des malheurs simples, qu’ils mourront à la tâche d’un banal cancer au centre hospitalier de Bigorre, seront enterrés au nord du cimetière la Sede. Tarbes est tout proche de Lourdes mais assez loin des miracles, Tarbes je me souviens que mon coeur se serrait et que je montais un peu plus fort le son de mon

walkman pour que Prince couvre de ses gémissements lassifs le bruit des camions "cream get on top, cream you will cop, cream don’t you stop".


Donc, ce fameux dimanche avec sa famille que je n’ai jamais connue, que je ne connaîtrais jamais – il ne les a jamais caché, il les passe juste sous silence, omission comme un mensonge blanc. Bref, Jérôme s’était levé de sa chaise, non pas pour débarrasser mais pour porter un toast, il a toujours été théâtral, Jérôme, c’est ce que j’aime chez lui et ce qui me fait le plus peur aussi… Alors dans cette famille où on ne portait jamais de toast, où l’on ne célébrait presque rien, il avait dit, d’un coup : « Je pars à Paris, je vais être comédien. » Personne n’avait répondu, on s’était contenté de finir de débarrasser, la mère s’était réfugiée dans la cuisine pour verser une larme, Jérôme s’était retrouvé seul à table avec sa coupe de mousseux. Tchin.


C’est un peu l’histoire de nos vies pathétiques, et c’est pas fini, le cliché du réel ne fait que commencer. A Toulouse Jérôme était blond, platine avec de grandes racines noires, la mode d’alors était aux crazy colors, il avait commencé par la couleur des cheveux, il allait bientôt changer de prénom et même de nom. Re Invention Tour.


Le silence de la famille avait recouvert et le silence du dimanche et celui de la ville de Tarbes. Jérôme, on ne voulait pas le retenir, on l’avait déjà éloigné, depuis longtemps, il était parti, dans sa tête et dans ses rêves, comme orphelin de lui-même. Il allait dans la ville rose, inconscient et résolu vers ce qu’il allait aimer, le théâtre, le cinéma, les garçons et Duras.


On dit parfois que les garçons aiment d’autres garçons pour ne pas avoir à remplacer leur mère ; je soupçonne Jérôme d’avoir aimé les garçons pour ne jamais avoir à aimer une autre femme que Marguerite, M.D., la pute de la côte normande. Moi aussi j’aimais une Marguerite, celle qui avait écrit Les nouvelles orientales, aussi parce qu’elle me faisait penser à ma grand-mère maternelle Jeanne qui avait comme elle des pommettes slaves, des yeux clairs comme deux améthystes, Jeanne qui m’avait appris qu’il est parfois bon de savoir s’ennuyer.


Seule Madonna nous mettait d’accord, elle aussi était une blonde aux racines noires, issue du caniveau elle avait mis le monde à ses pieds, débarquant à New York avec 5 dollars en poche, Madonna the queen of Pop, sévère Madonna qui savait donner des ordres : Come on, Vogue, let your body move to the music, let your body go with the flow. »


La Madonne venait d’incarner Eva Peron au cinéma, nous étions allés voir le film ensemble, cela nous avait rapprochés, nous avions aimé la mise en abîme, le film étant finalement un biopic sur Madonna, l’histoire d’une dictatrice qui faisait danser et suer les sans chemises. Jérôme était Madonna qui était Evita. Après les cours à la fac, je lui demandais de rejouer la scène où Evita parle au peuple du haut de son balcon, il feignait d’être dérangé par ma demande, il faisait sa sucrée, il rechignait, disait « plus tard » puis d’un seul bond il se levait, comme en transe, allait sur le balcon de fortune posé devant ce bout de gazon sur les berges de la Garonne où les étudiants se réunissaient après les cours pour réviser, fumer et s’aimer, lieu de promenade le jour, lieu de drague et de drogue la nuit. Là, devant une foule médusée, Jérôme se mettait à chanter « Don’t cry for me Argentina » aussi faux que Madonna mais avec la même conviction, le même élan et la même foi en lui-même. Les têtes se levaient, mais qui est cette folle ?


Je me suis installé à Paris, la suite logique quand on fait pédé en province, c’est de faire pédé à Paris. J’avais une activité artistique, je rencontrais et croisais des personnes que jusque-là je n’avais vues que punaisées sur des posters dans sa chambre, j’étais Parisien, « dans la place » comme disait Gaïa au Queen, citoyen de mon propre monde, factice et vrai monde en même temps. A cette époque on n’était pas vraiment à Paris si on n’avait pas embrassé Catherine Deneuve. Certes, je l’avais croisée à Toulouse lorsqu’elle tournait Ma saison préférée de Téchiné, mais la croiser en province c’était pas du jeu, ça comptait pour du beurre. La géographie avait changé, j’avais troqué la place du Capitole pour la place Saint-Sulpice, Catherine aux cheveux courts et châtains était redevenue blonde aux cheveux longs, le seul point commun est qu’elle mordillait toujours aussi nerveusement sa longue cigarette slim, tenant le Birkin Hermès avec cette même poigne presque agricole, inimitable. Un jour, le contact eut lieu, les dieux se penchèrent sur moi, rue Bonaparte Catherine m’offrit un café, une cigarette, du feu. Partout où j’allais je racontais mon « instant Catherine », personne ne me croyait vraiment mais ce n’était pas très grave, après tout l’important c’est de raconter et de mentir juste.


Paris c’était aussi le Marais, les bars à garçons où l’on cherchait le bel amoureux du soir, celui à qui tenir la main avec une fierté non dissimulée. L’exhibition se faisait de la rue du Temple à la rue des Archives, quand on changeait de secteur ou d’arrondissement, on se mettait à marcher côte à côte comme deux amis, deux frères ou deux cousins, deux vagues connaissances, pudeur mal placée, préventive.


J’habitais rue de Belleville, au 72, là où Edith Piaf est née, sur les marches il paraît, c’est ce que dit la plaque sur l’immeuble. J’y voyais un signe, une bénédiction, celui du succès évidemment, qui allait venir, suffisait d’être patient, un jour je pourrais raconter dans Vogue Homme que j’habitais là où est née la môme Piaf, précisément. On y verrait un signe, le point de départ d’une légende, le signe du talent évidemment. Voilà, j’arrête Florent, je veux chanter et je commence à écrire des chansons. En cachette je fais des démos sur des cassettes, je cherche l’adresse des maisons de disques, j’envoie…


Un jour, je reçois une lettre de Jérôme, il m’annonce qu’il vient à Paris, il a besoin de se loger, il ne me demande pas de l’héberger mais m’offre la chance de l’accueillir, j’entends l’appel d’offre et bien entendu je me mets sur les rangs, je veux qu’il vienne chez moi, qu’il voie où j’habite, comment je me donne du mal pour devenir une star. Le fait est que Jérôme aussi aime les stars, il aime Adjani, et je trouve qu’il ressemble à Isabelle dans la Reine Margot, tiens, une autre Marguerite, encore, ils ont les mêmes airs. Je me suis fait refaire le nez, je voudrais que Jérôme voie ça, je lui raconterai comment j’ai erré en sang dans les couloirs de l’hôpital après qu’on m’ait enlevé mes pansements.


Jérôme met du temps à répondre, comme s’il avait l’embarras du choix. Finalement il m’élit, m’annonce son débarquement imminent, flight Easy Jet number EZY 1357. Vite fait je refais la déco, je commande un taxi pour Orly, je remplace les flyers et autres invitations du Queen, du Banana et des Bains Douche par des livres d’Hervé Guibert et de Bernard-Marie Koltès achetés en urgence aux Mots à la Bouche, je me rends compte que je ne suis pas au niveau quand je demande Jean-Marie K. et non pas Bernard-Marie. Je corne les pages comme si je les avais lues et relues, je mouille certains exemplaires et je les sèche au sèche-cheveux et au fer à repasser. Jérôme saura très bien que tout ça n’est que de la scénographie, mais je sais qu’il saura apprécier le spectacle. Son loyer sera de ne rien dire et d’accepter mon délire, de l’approuver par son silence.


Jérôme n’a pas un rond et comme Florent coûte cher, il travaille la nuit dans une boulangerie du 16ème arrondissement. Il rentre vers 8 / 9 heures le matin, crevé, prend une douche et se couche, sans un mot.


Un soir je suis en taxi avec l’une de mes amies, nous passons près de la porte Dauphine, à travers la fenêtre je regarde les garçons lapins qui font un ballet ralenti devant les phares... au milieu des ces danseurs fantomatiques, mon cœur d’arrête, je reconnais la longue et gracile silhouette de Jérôme, je suis sidéré, je suis fasciné, d’un coup je comprends ce que je savais au très fond de moi, pourquoi il ne ramènait jamais de croissants au petit matin… Dans la voiture Aurélie me voit le reconnaître, je nie, je ne nie pas pour le protéger, je nie parce que j’ai honte. C’est la même honte que celle de Toulouse, quand je croisais avec des amis mon père ivre mort s’urinant dessus dans les ruelles roses, là aussi mon cœur de battre s’arrêtait et que je faisais semblant de ne pas voir le père, de ne pas le connaître… to lose somebody...


Au petit matin j’attends Jérôme de pied ferme, dès qu’il ouvre la porte lui dis que je sais, je fais claquer des allumettes dans la pénombre, je suis théâtral, j’essaie de l’être autant que lui, je donne des ordres, je veux tout savoir, comment, pourquoi, depuis quand et surtout combien. Jérôme est fatigué, il pleure et s’endort dans ses vêtements sans un mot, en boule. Mais dans un ultime sursaut, il se se reprend, sèche ses larmes, tragique il devient Monroe dans les Désaxés, démontre sa supériorité, dans une contre performance éblouissante il me fait fermer ma gueule, en deux temps trois mouvements, je ne sais plus quoi dire.


Le lendemain et les jours suivants je reviens à la charge, j’invoque la morale, le droit de savoir, notre amitié, ma bienveillance... Comme lorsque je le priais de faire Madonna sur la Prairie des Filtres, Jérôme finit par se lancer, il me donne ce que j’ai cherché, il va même plus loin, il me dit tout, l’odeur âcre des hommes sur son corps, les moquettes épaisses, assorties au labrador des clients chez qui il se déshabille, les billets froissés à la hâte dans son jean, les insultes et les douches frénétiques qu’il prend avant, pendant et après. De ces blanches et brûlantes avalanches je retiendrai ce client qui lui donnait 500 francs juste pour le voir prendre un bain, juste pour le savonner, désormais quand je tournerai les robinets dans ma salle de bains j’aurai toujours en tête l’image d’un Pascal sur mon lavabo.


La cohabitation se muscle, se noue, s’échauffe, je le bouscule, le taquine, je le pousse dans ses retranchements. Les scènes se succèdent, j’en veux à Olivier d’avoir tué Jérôme, je lui en veux d’être si violemment aimé, je suis jaloux, moi qui ne suis aimé de personne. Ultime crise, je mets dehors et Jérôme et Olivier, je ne veux plus les voir, j’ai une carrière à mener, des rêves à colorier. Il part, pose le double des clefs là où il posait l’argent, dit que je peux donner ses fringues à Emmaüs, ou les jeter à la poubelle. Dès que la porte est refermée, je me sens peut-être pour la première fois orphelin. A travers lui c’est moi-même que j’ai chassé, j’ai mis dehors ma jeunesse sans m’en rendre compte.


Les années passent, tout change, on change de siècle, Madonna a encore rajeuni, désormais elle chante Ray of light : You are frozen when your heart is not open, j’ai des nouvelles d’Olivier, nous nous revoyons,sometimes, nous nous croisons dans la rue...



J’écris des chansons que je ne chanterai jamais et j’essaie de me faire aimer tant bien que mal de Charlie, le nouvel amoureux. « Le temps perdu ne se rattrape guère… le temps perdu ne se rattrape plus ». Voilà, nous sommes en 2014, nous avons presque 40 ans, je ne sais plus ce que chante Madonna, ce qu’elle devient, désormais j’écoute Jil Caplan.


5 juillet 2014
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