6/ Texte de Frank Smith lu par Manuel Blanc



Djal l’Africain

J’ai quitté l’Afrique il y a trois ans environ, la vie là-bas ce n’était plus tenable. Être gay c’est gravement réprimé, et je risquais la prison si je me faisais remarquer. Du Cameroun, je suis allé au Maroc pour vivre une vie meilleure. Cela s’est fait machinalement, je n’ai pas eu besoin de réfléchir.

Au Maroc, ça n’a pas été simple. Comme tous les Subsahariens, j’étais victime de racisme. J’ai une formation de boulanger mais personne n’a voulu m’embaucher, tous les migrants sont au chômage à Casa, en tant que Noir c’est impossible de trouver du boulot. Pour subvenir à mes besoins, il m’est arrivé d’aller avec des garçons, de me prostituer, cela me permettait de joindre les deux bouts. Mais c’est sale, je n’aime pas ça.

La police peut être super violente à Casa. Un jour, une « intervention de nettoyage » dans mon quartier a mal tourné. On s’est fait tabasser comme des chiens. Ils nous ont jetés dans des bus, femmes et enfants compris. Moi, ils m’ont personnellement menacé, Monte sinon on te coupe la tête ! Les bus ont roulé pendant des heures et on nous a lâchés sur la route au hasard. On a dû rentrer à pied à travers le désert.

Lorsque un Marocain te croise, c’est la technique de la peau qui lui sert de base pour te calculer. Il dit, Tiens, un primate, un esclave, le frère de Martin Luther King ! C’est fou la bêtise d’un mec quand il s’acharne. Au Maroc, ils croient qu’en Afrique on dort dans des cases, que les routes sont en terre, que l’école ça n’existe pas.

Je ne dirai jamais comment je suis arrivé à Frontignan. Le bateau, le « sale Noir » que j’étais aux yeux des passeurs, les tentatives pour franchir la Méditerranée, je ne peux pas. Je veux qu’on me laisse tranquille, je veux la paix paisible — on peut dire ça comme ça ?

La France, ce que j’en connais, c’est pas le Maroc. J’ai trouvé un boulot peu après mon arrivée ici. Quand Annie m’a proposé le job, je ne savais pas ce que cela voulait dire, plongeur. Maintenant je sais, je plonge sept heures par jour, et pas que dans la mer !

Avant j’avais en tête l’idée de la France, Paris, la Tour Eiffel. Ce que je sais de moi maintenant, avec la France, c’est ce que je vis au quotidien. C’est le rêve avec la réalité l’un dans l’autre. Aujourd’hui mon rêve existe, c’est la France réelle, et je suis dedans et je ne me vois pas quitter encore.

La grande joie que j’ai c’est d’aller me baigner. Le soir, après le boulot, je prends le bus jusqu’à la corniche. J’ai ma crique préférée, je laisse mes affaires entre les rochers, il n’y a personne au coucher du soleil. Enfin si, il y a des vieux à poil qui rôdent, mais je ne me donne pas.

La difficulté de vivre je la connais dans mon corps, mais je ne suis pas le seul. Je vois la souffrance, les Français avec la crise. La différence de chacun est mise à niveau, elle est mise en commun aussi. Rien ne lie les gens que le ras-le-bol, la survie. Parfois je vois bien que les clients du bar ils commandent des bières pour ça, contre ça.

Je voudrais aller au Québec un jour. Les baleines, il paraît qu’elles chassent dans la Baie d’Hudson au printemps. Mais on verra, chaque jour est différent, chaque difficulté arrive avant la suivante, supplémentaire. Ma conscience est comme un espoir, un espoir pour demain, avec quand même un garçon dedans, des baleines bleues.

Le mot liberté je ne sais pas ce que c’est, je ne connais que le sentiment de liberté. J’aimerais encore mieux savoir lire et écrire, apprendre plus de liberté encore qu’il n’y a derrière ce mot.

J’ai toujours été ainsi, jamais défait de moi-même. C’est un peu ça ma révolution, rester ce que je suis. Avec les valeurs de ma tradition, ce que je porte en moi, l’Afrique.

Je m’appelle Djal, j’ai 22 ans. Je pèse 58 kg pour 1,75 m.


5 juillet 2014
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