Atelier d’écriture, séance 2

Télé et voix intérieures, par Sylvie Gracia


Branle-bas de Combat à Argenteuil. Le lendemain de notre première séance d’écriture, nous apprenons que des journalistes de France 2 veulent filmer une séance de l’atelier dès le lundi suivant, et insérer le reportage dans l’émission Cent Minutes pour convaincre, avec le ministre de l’Education nationale, François Fillon. Tout cela bien sûr nous semble complètement en contradiction avec l’essence même de l’atelier : l’intimité de la parole, le temps donné à l’écriture, le respect de l’écoute, etc. Nous sommes pris dans la contradiction habituelle : jouer le jeu de la télé, parce qu’il faut aussi dire ce qui tente de se faire encore dans l’Education nationale, en dépit des réductions très importantes des crédits en faveur de l’enseignement artistique et des classes à PAC, de l’autre, refuser de "collaborer", on se l’entendra dire dans le lycée. Pour tout dire, on a la trouille : l’atelier démarre juste, les élèves risquent d’être perturbés tout autant que nous par la présence des caméras. On sait qu’un reportage, c’est souvent aussi fictionnel qu’un téléfilm : en quoi un reportage de 3/4mn pourrait-il rendre compte de cet espace si particulier d’écriture ?

On a le week-end pour préparer une séance. Il faut quelque chose de fort, un texte incontestable. Je viens de lire Lambeaux, de Charles Juliet, toutes ces années où des ami(e)s m’en avaient recommandé (presque avec des larmes), la lecture. Là j’y suis, et je me dis que ce livre-là ne peut pas ne pas déclencher de l’écriture, quelles que soient les conditions extérieures (la pire d’entre elles, la télé !). Charles Juliet, à "l’écoute de cette voix qui murmure en nous", celle de sa mère notamment dans Lambeaux, petite paysanne qui mourra de faim dans un asile psychiatrique durant la guerre. Ce livre qui dit aussi celui de la naissance à soi de Juliet : "Par l’écriture, je suis arrivé à l’humain". On a choisi pour lecture un extrait de cette voix intérieure de la mère à l’adolescence à qui Juliet donne existence au "tu", ce "tu" si singulier, qu’il utilisera aussi dans la deuxième partie du texte pour parler de lui-même, ce "tu" à la fois distance et intimité grande. Portrait d’une jeunesse paysanne écartelée entre sa vie quotidienne de travail, et sa volonté d’autre chose, s’instruire, lire, dépasser sa condition. "Ce monde que tu découvres en toi, il te passionne. Tu aimes ces instants où tu es seule, n’as rien à faire et où tu t’absorbes en toi-même, écoutes le murmure de cette voix que tu entends toujours mieux". La quête de soi dans l’écriture, l’écartèlement intérieur, l’étrangeté de soi à soi, l’enfermement dans une condition sociale : il nous semble que tout cela doit parler à des adolescents d’aujourd’hui à Argenteuil (Et d’ailleurs, la journaliste en doutera, nous interrogera sur cela. Alors, il faudra en revenir aux notions de base, toujours les mêmes, la notion d’universalité de la condition humaine, de la littérature qui arrive à toucher parce qu’elle est ancrée dans le plus singulier.)

On leur propose alors de donner voix, en profondeur et au "tu", à un personnage qu’on pourra construire dans la fiction, ou pas. Laisser monter cette voix souterraine, de ce que ne se dit pas aux autres, de ce monde intérieur que chacun possède en soi, la source du plus secret. Trouver le souffle et le rythme de cette voix.

Et en dépit de tout ce remue-ménage durant l’atelier, ils iront chacun trouver des mots chuchotés dans le silence.

Projecteurs sur de l’intime : Charles Juliet à la télé, par Chantal Anglade


La seconde séance d’écriture a été avancée parce qu’une journaliste de France 2, Farida Setiti, qui réalise des reportages pour l’émission Cent minutes pour convaincre présentée par Olivier Mazerolles, est venue avec cameraman et preneur de son filmer notre atelier d’écriture qui n’avait commencé que quelques jours plus tôt.

Le choix de Charles Juliet me semblait périlleux. Il s’agit d’une écriture de l’intime mais ce n’est pas ni une écriture immédiate, ni une écriture intime. Loin de stimuler les élèves à déverser tapageusement un flots de sentiments, il nous importait de contenir l’émotion de soi pour susciter ce qu’on appelle une écriture de soi, par delà l’ego ainsi que le souligne Stéphane Roche.


Ne pas nommer le sentiment qui se penche en équilibre au-dessus de cette écriture. Cacher, se cacher tandis que la camera se fixe sur vous et vous isole.

Les vingt-cinq élèves ont réussi cela, et les images qui les montrent ne les ont pas trahis : ils sont beaux, ils ont écrit, leurs textes produits sous le projecteur gardent leur secret, je suis fière d’eux.

Merci à Sylvie qui a répondu à Farida Setiti qui s’étonnait de tant d’exigence que seule l’exigence était fondamentale et que proposer des choses difficiles menait bien évidemment à savoir comprendre et dépasser les difficultés ! c’est clair, nous sommes loin du « minimum » requis...

Onze textes ou extraits de texte parmi les vingt-quatre textes, ils sont convaincants

Merci à Nelson qui chaque fois, avec ou sans camera, est le premier à lire

Tu t’appelles comme ça
Tu m’a dis que tu viens de là-bas
Tu as dis aussi que tu habitais là-bas
Tu as un joli visage, je trouve
Tu es gentille avec moi contrairement à moi
Tu parles comme ça car tu viens de là-bas
Tu t’habilles comme ça
Tu dis que c’est comme ça là-bas
Que ce n’est pas comme on le prétend
Tu avais les cheveux courts pour la rentrée
Ensuite tu les as eu longs
Maintenant je ne sais pas comment ils sont
Tu m’a dis que tu ne t’habilles plus comme avant
Maintenant tu fais de la danse
Tu fêtes ton anniversaire le ..., vous ne le saurez pas.
Tu es dans le lycée..., vous ne le saurez toujours pas
Et vous ne saurez rien de plus d’elle

Tu as l’impression de te retenir à chaque instant. Ta vie t’a posé des limites qui t’étouffent Tu voudrais te libérer ou mieux encore t’en aller. T’en aller loin, assez loin pour ne plus sentir ce monde. Peut-être te sentirai-tu mieux ? Peut-être respirerais-tu mieux ? Tu n’aimes pas les contraintes et ici il y en a bien trop pour toi. Alors tu essaies de t’échapper en laissant malgré tout une partie de toi ici. Car la vie est possessive et elle ne te laisserait jamais t’en aller entièrement. Parfois tu te dis que tu vas te forcer à vivre comme les autres mais tu n’es pas comme les autres et tu le sais. Peut-être est-ce cette différence qui fait que les barrières de la vie sont trop étroites pour toi. Mais tu ne connais pas le monde. D’ailleurs tu ne connais rien à part les limites et les contraintes. Tu te détruis de l’intérieur, tu souffres de la laideur de ta vie, de sa routine, mais surtout tu souffres de ton fauteuil-roulant.

Tu es quelqu’un qu’on aimerait jamais avoir connu, à qui on n’aimerait jamais avoir parlé.
Tu voudrais savoir ce qu’on pense de toi, et qu’on n’osera jamais te dire.
La haine ressentie est indéfinissable mais pourtant si claire dans ma tête.
Tu pourrais savoir les choses comme elles le sont, te rendre triste et en pleurer.
Mais tu n’en sauras rien.

Ces gestes de douleur que tu infliges c’est ta façon de ressentir et d’assouvir cette passion qui te dévore.
Tu te dis que ceux que tu aimes ont le pouvoir de te faire souffrir. Ils te tiennent, te submergent, te détruisent alors que pour d’autres c’est une raison de vivre.
Tes yeux dans lesquels chaque homme que tu croises aimerait plonger, tu les leur fermes ( ...)
Tu te tais, tu te renfermes, tu te noies.


Tu me poses un problème. Te décrire c’est comme décrire un nuage, c’est très abstrait, ça navigue sans direction dans les cieux. Toi tu es pareil.
Le temps t’a séparé de moi et les moments que l’on partageait se sont de plus en plus espacés mais je les garde comme les meilleurs souvenirs de ma vie (...)
Tu es le sang qui coule dans mes veines, celui qui ferme mes plaies, j’y pense à chaque fois que je me fais mal.
Tu as vécu des moments difficiles dans ta vie, des espèces de murs que tu enjambais.
T’aider ce n’était pas facile surtout avec cette rancoeur qui qualifie les vrais héros, c’est ça un héros.

(...)Pourquoi te consacres-tu autant à chercher des réponses aux questions que personne ne se pose ? Tu écoutes ces voix intérieures, tu dis que ce sont des voix de la raison, celles que tout le monde devrait écouter. Quelquefois tu parles parce que tu es fatigué d’écrire. La manière dont tu écris traduit tes sentiments. Même si tu ne dis rien, les mots que tu emploies parlent. Tu as maintenant 75 ans. Tu voudrais avoir de la complicité mais tu es seul, alors tu écris. Tu écris ce que tu ne peux pas dire. Au fond de toi tu sais que se confesser à ta plume n’aboutit à rien. Mais tu continues.

Tu aimes être seule. Tu passes ton temps à méditer pour que ton esprit s’en aille ailleurs, loin de ce monde où nous vivons. Ces pensées t’emmènent dans un autre pays qui t’est inconnu. Une fois partie dans cet autre monde tu te vois sur un bateau semblable à celui de Christophe Colomb où tu fais voile vers l’Amérique. C’est là bas, en Colombie, que tu réalises ton rêve. Ce rêve que tu n’as jamais pu réaliser à cause de cette maladie qui t’a rongé le corps jusqu’à la fin de ta vie. Alors, une fois partie en Colombie, tu t’enfonces petit à petit dans cette immense forêt amazonienne afin de l’explorer. Tu vas de découverte en découverte. Tu rencontres des peuples qui vivent très différemment de nous, de magnifiques fleurs aux coloris extraordinaires, ainsi que plusieurs espèces d’animaux évoluant librement dans cette nature luxuriante. Ton bonheur est total. A la fin de ce long périple, ton esprit revient parmi nous avec de grands regrets. Que c’est dur pour toi d’ouvrir les yeux face à la réalité !

Tu es l’un de ces esprits qui me perturbent le soir
Tu aimais me trahir (...)
Tu aimais me faire des sourires crispés
Avec ta lèvre déformée et teint rougeâtre (...)

Cette vie que tu vois, elle te symbolise. Un instant tu dis moi, et après tout le monde. Tu te donnes un signe à toi-même pour essayer de te convaincre mais rien à faire, ton passé te paralyse, t’entraîne dans un mauvais rêve que tu espères laisser et écrire dans le livre des mauvais moments de ta vie, mais à quoi ça sert ? Ta vie a changé. Toutefois tu avais le pouvoir et tu brisais le cœur des autres sans t’en rendre compte, il faut savoir ce que tu veux car méfie-toi, la vie n’est pas ainsi. Et un jour tu sauras.

Pourquoi l’as-tu quitté maintenant ?
Tu as tellement bien exprimé ton caractère de lâche, d’hypocrite et tu manques vraiment de cœur.
Comment trouves-tu le courage d’abandonner un enfant à sa naissance ?
Un enfant qui ignore complètement ton nom.
Qu’avais-tu derrière la tête ? Pensais-tu aux conséquences ?
Tu devrais avoir honte d’un tel acte.
S’il est d’accord pour te faire une place dans sa vie dans un futur, franchement auras-tu le courage de dire oui ?
Toi seul sais de quoi tu es capable.
Car lui, il ne te connaît point.

Tu es très différente de toutes les autres qui t’ont précédée, tu es belle, douce, gentille, ta voix est très agréable à entendre, elle m’a souvent apaisé et réconforté. Tu étais tout le temps là à chaque fois que j’en avais besoin. Tu ne te prends pas la tête avec des choses superficielles, tu adores le chocolat au point d’avoir des crises de foie. Tu détestes me voir triste et tu sais que c’est réciproque pour moi, tu es dans un bonheur qui malheureusement n’est pas éternel et tu sais tout comme moi que quand ce jour viendra le bonheur s’arrêtera.

lire l’ensemble des textes de la séance 2

26 janvier 2005
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