Camille Laurens ⎜ Voeux

Camille Laurens / Le grain des mots : "voeux"

De septembre 2001 à septembre 2002, Camille Laurens a publié chaque jeudi dans l’Humanité une chronique qui chaque fois porte sur un mot – improvisations dans la ligne de Quelques-Uns, la gravité qui signait ce livre de reconstruction après Philippe laissant place à une grande joie toute sarrautienne de la langue, ci-dessous sa chronique du 27 décembre : "Voeux"

D’abord, les voeux ne consistent pas à dire ce qu’on veut, pour soi ou pour les autres. Non non non, pas du tout ! Le mot, à l’origine, est religieux : les voeux ne s’adressent qu’à une divinité. Or, on ne demande rien à un dieu, en principe, du moins pas avant de lui avoir offert quelque chose - c’est l’usage. Pour avoir du vent dans les voiles, par exemple, on peut sacrifier cent boeufs, sa fille ou sa vie ; ou bien on peut faire un voeu (et même plusieurs, selon son degré de vertu). On s’engage alors à accomplir telle action, à tenir telle conduite. Calvin l’explique avec la concision qui le caractérise : " Ce que nous appelons promesse entre les hommes est nommé voeu au regard de Dieu. " Normalement, le voeu a valeur de serment, cochon qui s’en dédit. Dans la pratique, on en connaît beaucoup " dans l’orage formé, / Qu’efface un prompt oubli quand les flots sont calmés ". C’est ainsi, le voeu quelquefois dépasse la pensée. Bref. Outre celui d’aller vivre au désert, formulé notamment par Alceste, les voeux les plus courants (si l’on veut) sont ceux de chasteté, pauvreté et obéissance : pas grand-chose à voir avec les voeux de Nouvel An, donc ! D’un côté, on promet d’agir, de l’autre on souhaite un bénéfice ; autant les voeux religieux supposent un effort personnel de renoncement, et ce alors même que le courage humain n’en est encore qu’à ses balbutiements - ainsi les voeux de baptême exigent que l’on renonce " à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres " -, autant les voeux païens souhaitent que toute la félicité du ciel vous tombe dessus, santé, prospérité, opulence, ainsi soit-il. Dans voeux, le o comme volontaire se mêle au e comme velléitaire, le mot hésite entre vouloir et espérer, entre agir et attendre. Au XVIIe siècle, les deux sens se trouvaient réunis lorsque l’amour régnait, pour l’objet de ses voeux l’amant tout feu tout flamme en appelait aux Dieux. Du moins y avait-il encore là un semblant de sacré, un reste de piété. Aujourd’hui les voeux pieux ne s’adressent plus au Ciel mais au pauvre mortel : " Si tu pouvais, en 2002, enlever tes cheveux de la baignoire... " Privé de sa dimension oblative, tout ce rituel est un peu vain, à la longue - " Tous mes voeux, Meilleurs Voeux " - mais bon, c’est comme les étoiles filantes, le 1er de l’An on ne peut s’empêcher d’y croire. On va être exaucés, allez... 2001, rien ne va plus ? Faites vos voeux !

© Camille Laurens - dans l’Humanité du 27 décembre 2001

17 décembre 2001
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