Cinq raids d’anéantissement

LYNNE COHEN. NOTHING IS HIDDEN IN SITU

Exposition Lynne Cohen / Patrick Tosani
Galerie IN SITU
6 rue du Pont de Lodi, 75006 Paris.

Vernissage mercredi 24 octobre 2012 à 18 heures

Exposition précédente de Lynne Cohen à la galerie IN SITU

Le livre NOTHING IS HIDDEN
est publié par STEIDL

Écouter Lynne Cohen au mois de mai 2012 à Toronto parler de son “photographic art work” à l’occasion de la remise d’un prix et de l’exposition et livre NOTHING IS HIDDEN.

Site de l’artiste

Autres chroniques “regarder infinitif pluriel”
en regard de l’œuvre de Lynne Cohen
“Le vide après tout”
"Words spoken by Lynne Cohen"
« Contrat double d’un mariage trine »
« Dans le bleu peint de bleu »
« Dog’s bar »

Article publié dans la revue Ciel Variable n° 37 (Montréal, hiver 1996)

C’est d’une façon singulière au travers et à travers les photographies de Lynne Cohen reproduites pages 17-19-37-59-82 du livre NOTHING IS HIDDEN ( © 2012 Steild Publishers ) que cette quatrième micro fiction critique « Topiarius & Topiaria »
se trouve en activités poétiques de connivence ;
en particulier les deux photographies ©Lynne Cohen reproduites ci-dessous :

Untitled (Malevitch), 2011
Chromogenic print
11 x 129 cm [p. 17]

Untitled (Russian Target), 2006
Chromogenic print
130 x 150 cm [p.82]

Je dis trou, je ne dis pas plus, c’est de la rage et je ne peux rien.
J’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque.

Henri Michaux, Ecuador, 1929.

chacun porte sa relique
chacun son suaire
sa tête sur un plat
ou son crâne à la main
ou la balle entre les dents
ou deux trous au côté droit
ou à la gorge la morsure du chien à trois têtes.

Claude Chambard, Carnet des morts
Le Bleu du ciel, 2011. p.78.

Par quoi aurait dû commencer une histoire de la destruction ?
W. G. Sebald, De la destruction, Actes Sud, 2004, II p. 43.


Topiarius fait le départ. Il trie. Il récupère et recycle les cibles rejetées. Il élimine les plus trouées, celles qui sont tellement transpercées qu’on ne peut plus les interpréter. Dans le fatras des poteaux tombés qu’il sauve du rebut il distingue certaines quintaines pour leur qualité de rébus : Topiaria a placé en ligne de mire cinq silhouettes doubles rouges et bleues sans bras et sans bromure de potasse. À propos de ce qui se passe la seule arme du jardinier est une serfouette en acier bien trempé pour bien arboriser.


Topiaria établit un protocole de défense en mettant en avant les deux dents de l’outil de Topiarius. C’est un exercice de joute qui consiste à prendre le pas sur l’adversaire. Loin des tournois semi-improvisés des XIIe et XIIIe siècles, les pas d’armes relèvent d’une organisation ne laissant place à aucune hésitation. L’ affrontement avec les cinq soldats gémeaux est anticipé dans une salle de tir au pistolet à deux mains. En position face à la cible, la main active étreinte de Topiaria verrouille sans tension la main active soutenue de Topiarius. Les projectiles utilisés sont des cartouches à percussion centrale de la marque Art & Arthur Blakey.


Après le fiasco d’une première attaque où le processus de constitution de la valeur des armements s’avère inefficace, Topiarius renonce – sans regret – à la carrière militaire. Impressionné par le héros d’un roman arthurien le pseudo-chevalier de la charrette part à la recherche d’une reine. À cet instant même, Topiaria est poursuivie dans un passage souterrain par deux brigands. Le jardinier tombe en adoration devant une poignée de cheveux blonds cramponnés aux dents de sa serfouette. Sans nul doute l’artiste est passée par là.


Touchée d’être une cible hors d’atteinte, Topiaria se rappelle que de la joute de Foligno aux Visions et Instructions de l’Angèle il n’y a qu’un pas. Elle le franchit immédiatement, Premier pas vers Topiarius. Elle le voit, elle rougit, elle pâlit, elle rit aux éclats d’obus qui sifflent une phrase au travers du mur de protection balistique : « Ce n’est pas pour rire que je t’aime tant. » La voix des sacs de sable arrache un cri à l’artiste. L’image de la chambre [1] est renversée.


Au-delà de la représentation d’une visée humaine grossièrement peinte sur un mur de ciment, au fin fond d’une plage artificielle où menacent des mines en carton et de faux restes d’explosifs, à travers l’espace qui limite la mobilité du regard et détermine le rectangle photographique, Topiarius & Topiaria sortent du cadre. L’expérience intérieure de l’artiste et du jardinier ne s’arrête pas au péril d’une cible. Le chevalier à l’armure double, tantôt garance, tantôt horizon & la dame aux yeux rouges et lèvres bleues avancent côte à côte l’instant de la traversée d’un poème dont le seul but est déjà troué.

15 octobre 2012
T T+

[1photographique. The Exhibition entitled "Nothing Is Hidden" features images of spaces shot with large format 8x10 and 4x5 cameras