Entendre toujours plus qu’on ne peut

Catherine Gilloire, sculpture sonore, avril 2012.

©photographies Catherine Gilloire et Siona Brotman

Le projet Céramix a été exposé en avril 2012 à la chapelle Saint-loup des Ateliers du Prieuré de Saint-Loubès (Gironde) ; commissaire Siona Brotman.

Blog des Ateliers du Prieuré : la chapelle Saint-Loup.
Site personnel de Siona Brotman.

Dans le texte ci-dessous, les italiques couleur terre sont des paroles de chanson.

Chants de la terre [3]

Le ciel est bleu, la mer est verte
Laisse un peu la fenêtre ouverte.
Le ciel est bas, la mer est grise
Ferme la fenêtre à la brise.

Escale (Jean Marèze/Marguerite Monnot, 1938)
(chanté par) Suzy Solidor

entendre toujours plus qu’on ne peut entendre
au risque d’y perdre l’oreille


Dire certaines choses sur la manière d’entendre une chanson demande d’attendre le jour où elle se terre. Le chant des giboulées est tenace ce printemps. Elle-même, l’artiste, la météorologue, la jardinière, la choriste, la cycliste, la judoka, le disque blanc rotorelief en bosse ronde et pat de rondelles, glisse sur la surface de la céramique. Pourtant la pluie dure moins longtemps que la sculpture. Pourtant la terre ne boit plus. Tant mieux le sillon flottant grave l’ivresse à perpétuité. La dérive du microsillon n’est rien devant ce que devient l’agencement.

dans le berceau d’un vieux château une promesse vient d’arriver


À fond perdu, à temps retrouvé, à l’émeri, à vis-à-vis, à Whatever Will be Will be, à cercles concentriques et à centre excentrique, à ne les connaître ni “dave ni dada”, à pour anecdote qui palindrome le sillon et à pour de rire qui tournidole la bascule, les choses sont des paroles de chanson. Le disque de porcelaine blanche chuinte des formes fondues en blanc sur le mur de Saint-Loup. En quoi faisant se souvient d’un premier montage qui chantait à l’envers et remontait d’une autre voix à l’endroit. La sculpture sonore tricote au point Jersey. Un volume de spirales annonce le retour du loup blanc.

un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
mais tout pour Siona ah Ceramica ah ah Ceramica Elevationa


Ceramica Elevationa patine la platine. Comme la langue sur le bout de la langue, les petits sons donnent du corps aux stries et de la chair aux noms. La tendresse autrefois satinée d’une voix produit un timbre grisé qui ne fait pourtant pas grise mine. Nul blanc que le blanc du sillon n’aime tant redonner sa blancheur à la partie un peu "old school" des débuts de l’électrophone. Il y a une tête qui lit en avant et qui chante en arrière. « Tu m’as gravé un bien beau disque » disent à l’artiste Catherine Gilloire, Johnny Halliday, Richard Antony, Dave, Bach, Daft Punk, Lucien Bobo et Glenn Gould Variations Goldberg.

souvenirs souvenirs j’entends siffler le train
dans un bastringue le long du quai


Le son de terre devance l’audition, la chanson sédimente les souvenirs. Les paroles cuites reviennent de loin. Elles reprennent le dessus et trébuchent dedans à l’instant d’un sursaut, d’un écart vocal, d’une rayure, d’une craquelure, d’une fente pour faire qu’elles se touchent quand même. Chanter juste au présent n’est pas juste un alignement de sons. Toute chanson est l’expérience d’une Belle Absente. Entre saphir et zéphyr la terre s’ouvre de tout son blanc et durcit son « j’aime » dans le plus doux des vents. Entre aimer et entendre la différence d’un refrain de circonstances.

que sera sera laisssons l’avenir
venir chacun s’y fie poupée de son


Une collection de vinyles noirs vraiment très blancs, de partitions poreuses, de pochettes solidifiées, de chantonnement tralalatralalère et d’électrophones aphones, occupe sans cérémonie le temps variable d‘une chapelle. Un substitut vocal grésille des paroles qui composent en surface de mur un volume de silence. Le tourne-disque monte son diamant sans l’amplification de haut-parleurs mais il ne faut pas coller son oreille contre le fer-blanc pour entendre le chant. La sculpture prend forme là où la forme trouve le son blanc.

4′33″ John Cage 1952

Le sculpteur n’est pas entré dans le disque de céramique comme le fameux calligraphe japonais, il tourne sans cesse autour des “quatre trésors du lettré” pour revenir en faire le tour à la ronde en rond et venir à la rencontre de la spectatrice – la lectrice. L’instant d’une chanson, d’un thème avec variations, d’un contrepoint sans ligne de fuite, l’art d’entendre au présent continu bâtit un mur de disques blancs jouant avec les distances. Kaolin, silice et feldspath refont l’onde des oreilles absolues. Le flux d’airs répète sans fin le motif de la terre blanche.

loin, loin, loin, loin loin, si loin de toi
et le monde n’existe pas


THE WORLD IS ROUND

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Voir et entendre la vidéo « Céramix » de Catherine Gilloire ici

15 mai 2012
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