Instin Textopoly 3 — la Villa

— On vous prévient : il n’y a rien d’intéressant à la villa du général.

Nous étions prévenus, nous y sommes quand même allés. Car c’était trop beau, inespéré : à l’époque de son activité, l’École d’application d’infanterie de Montpellier était dirigée par un général qui avait sa résidence sur le site dans le parc Montcalm, du côté opposé à la caserne proprement dite, à l’autre bout des 36 hectares. Une maison que, nous en étions sûrs, notre général fantôme accepterait de hanter, où il se sentirait comme chez lui, et où nous pourrions subrepticement l’abandonner – afin que, peut-être, il cesse dans le même mouvement de nous hanter ?

Peine perdue.


La villa du général nous attendait. En retrait des espaces, dans un coin plus ou moins secret, plus ou moins dissimulée sous une végétation plus ou moins décidue.

À quelques pas, un magnifique terrain de tennis abandonné : on y devinait l’ombre du général s’entraînant avec l’un de ses lieutenants (Gomez ? Carducci ?) ; un peu plus loin, la piscine, le stade, la piste d’audace (parcours du combattant) comme si le grand chef, plongé dans un transat sur sa terrasse, aimait à entendre ahaner ses hommes.


Nous entrons dans la villa, une belle villa bourgeoise, avec garages, chambres et salles de bains ; vide. Laissée telle quelle, en l’état, intouchée, immaculée.

Les pièces se succèdent, les tapisseries semblent dater de la veille, les moquettes sont comme neuves, les vitres sont faites, les affaires rangées dans les placards et les tiroirs. Les meubles neufs. Cette maison est en parfait état.

Nous sommes décontenancés, car le reste de la caserne est désert, les fils sont arrachés, les papiers débarrassés à la va-vite, les accidents de la vie sont venus décorer chacun des objets de leurs souvenirs de chocs, de feu ou d’eau, les menuiseries, les carrelages, les vitreries, les habillages sont sales, éventrés, défoncés, harassés. Il y a de la poussière de partout et déjà la ruine s’installe.

Cette demeure, à l’inverse, est comme neuve ; on dirait la villa témoin d’un lotissement à venir (ou bien d’un passé reconstitué ?). On dirait une maison de poupée.

Chacun errait dans les pièces, à moitié déçu, à moitié absent – nous avions tant espéré de cette visite, nous avions cru pouvoir effleurer la vie, les objets, l’air d’Adolphe Instin lui-même et son mystère – quand l’un de nous, Éric Caligaris, regarda les autres avec gravité :

— Cette villa est un leurre, énonça-t-il d’un ton à glacer les sangs.


Oui, la villa du général est leurre, comme Paris est un leurre. Cette bâtisse semble avoir été construite pour faire illusion, comme une cible désignée alors que le général résidait ailleurs, en lieu sûr et tenu secret. On imagine les soldats chargés d’entretenir l’illusion, de mimer la vie dans cette demeure sans âme, sortant et rentrant les voitures du garage, portant robe et perruque pour jouer l’épouse, bronzant sur la terrasse à côté d’une pile de Paris-Match, perdant le souffle dans des parties de tennis sans vainqueur…


— On vous avait prévenus, conclut notre guide sous un crachin breton en verrouillant le cadenas du portail, la villa du général n’a absolument rien d’intéressant.


Pourquoi alors ce sourire en coin ?





La Villa


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Troisième monument GI en cours de construction sur Textopoly, après le Cinéma et les Transmissions, la Villa se découvre à partir de son centre, sous lequel on aperçoit (en dézoomant) sa « carte d’identité » composée, comme pour chaque monument, de photos aériennes et de cartes du site réel, la villa du général de l’EAI à Montpellier avec son terrain de tennis.


Cet amonument a été bâti selon l’idée qu’une villa est un lieu privé, un lieu de repli sur soi et du personnel ; ici Adolphe remplace volontiers Instin. En outre, la phrase terrible d’Éric Caligaris a rapidement consacré l’idée qu’elle devait être excessive dans sa fonction d’habitation, en somme que l’intime devienne si voyant, si extime, qu’il en perdait toute consistance. La villa est également bâtie selon un principe architectonique rarissime, puisqu’elle est à la fois un objet et son plan, sa réalisation et sa maquette ; elle est vue à la fois de profil et de haut ; elle est ainsi à la fois intime/extime et l’on ne sait, une fois à l’intérieur, ni si on est bien à l’intérieur de quelque chose ou à l’extérieur de quelque chose d’autre.


Un monument peut se comparer ici à un livre cartographique possédant diverses zones (ou chapitres). Voici les sections principales de la villa, comme les pièces successives d’une maison.


— un ensemble de pièces, désignées par des cartouches noirs, représentant les différentes manières d’habiter un lieu : des salons de réception, une salle d’armes, une cuisine, un boudoir, des chambres, des combles, des vides sanitaires, une serre froide, etc. Libre au lecteur/scripteur de Textopoly de venir remplir ces espaces de ses productions.


— le plan de la villa, sa maquette, est également présente (dans le bureau)


— comme lieu intime/extime, le lieu du couple : ainsi nous avons une pièce dédiée aux anniversaires de mariage (dans une antichambre) ;


— on trouve également, au grenier, le début d’une correspondance d’Adolphe avec Cette jeune femme d’ailleurs (dans les combles) ;


— une collection de végétaux funéraires (dans le vide sanitaire et la serre froide) ;


— le texte de Lucie Taïeb, Fragments Générale, occupe l’une des chambres ;


— une nouvelle écrite pour l’occasion par Benoît Vincent, Assigné à résidence, insérée dans les murs, à la manière des autres amonuments ;


— enfin les murs, les portes et les fenêtres ont des oreilles.


Comme amonument, cette maison n’est pas terminée, n’est pas habitée, et pourtant elle est là, prête à recevoir, prête à être occupée.





Benoît Vincent, Éric Caligaris, SP 38,

20 mai 2013
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