Isabelle Fruchart | Glastonbury


Fin juin, s’achèvent officiellement mes six mois de résidence et je n’ai pas fini mon texte.
Je le savais, il me faudra jusqu’à l’automne.

Pendant la restitution scénique des ados au théâtre Berthelot, le 20 juin, j’ai été prise d’une quinte de toux si forte que j’ai dû quitter la salle.
Enfermée dans le local technique, coupée de la scène, j’ai pris conscience que j’étais émue. Pas tant, probablement, par ce qui était dit, vu que je connaissais les textes par cœur, mais par le fait que ce soit dit, dans la lumière.
J’ai respiré lentement, calmé le grazouti dans ma gorge, et la soirée a filé.
Deux jours plus tard, je prends l’avion pour l’Angleterre, direction Glastonbury, près de Bristol, pour écrire une semaine. M’extraire à nouveau des obligations. Boucler la boucle avec Berlin (voir première chronique).
À peine arrivée dans mon Bed & Breakfast, je sens battre mon cœur jusque dans mes arcades sourcilières, et ne peux plus pencher la tête en bas dans certaines postures de yoga. Je suis assaillie par une sinusite. Pour la première fois depuis l’âge de 16 ans. Je replonge aussitôt dans mon adolescence, l’âge de mes sinusites chroniques, l’âge où j’ai perdu 70% de mon audition.
« Maman écoute-moi, j’ai tant besoin de toi », scandaient mes ados sur scène.
Est-il possible que le corps ait tant besoin de manifester encore et encore son manque initial ?
Je n’ai rien pour me soigner, je mouche en attendant que ça passe.

On m’avait dit « Glastonbury c’est spécial, tu verras ».
Au début, la tête dans du coton, sans goût ni odorat, je dors douze heures par nuit. Sans savoir si la douceur qui m’enveloppe est due à mon état ou au contexte.
Je vois pourtant que dans les ruines de l’abbaye, des gens de tous âges retirent leurs chaussures, s‘asseyent sur une pierre et méditent. Les gens simplement assis sur un banc, méditent. Moi-même, en marchant, que je le veuille ou non, je suis aspirée par le moment présent. Dans les magasins, tous les chiens sont « bienvenus ». Dans les restaurants, des bols d’eau pour eux sont prévus. Les oiseaux viennent picorer sur les balcons et même sur les genoux.
Il semblerait qu’à cet endroit du monde, les frontières soient abolies entre les êtres, avec les animaux, les végétaux, entre le visible et l’invisible, entre les règnes. L’énergie est horizontale, englobante. Elle rassemble. S’il y a une vie après la mort elle pourrait ressembler à ça.
Entre mes marches lentes et mes heures allongées, je prends mes quartiers dans un des cafés « organic ». J’écris.
La moitié des personnages de mon histoire parle depuis « l’au-delà ». Et l’idée me vient qu’à Glastonbury, j’habite mon texte. J’habite le lieu depuis lequel ils parlent. Dans une unicité d’espace et de temps.
Un soir je monte au Tor, en haut de la colline. Arrivée là-haut mes larmes coulent, instantanément. L’énergie est verticale, foudroyante. Comme à Vézelay, ou à Chartres.
La douleur dans mes tempes redouble, je redescends. Je n’ai plus de kleenex.
La guérisseuse druidique chez qui je loge, me fait un soin.
Elle pose ses mains sur ma tête et ne bouge plus. Je sens un « blop » dans mes sinus, comme une bulle d’air, qui glisse vers ma tempe et sort par mon oreille. Une autre bulle sort par mon nez. Je m’assieds, je n’ai plus mal. La guérisseuse joue du tambour devant ma tête, la vibration entre dans mes os, dans mes organes, dans mes cellules, elle me réunifie.
La guérisseuse me fait choisir entre neuf élixirs. Je tire au hasard celui de Marie-Madeleine, dont la légende raconte qu’elle fut l’épouse du Christ et que sa mission, après la mort de celui-ci, était de continuer à prêcher. Marie-Madeleine incarne la nécessité de dire, le double féminin du Christ. Et cet élixir agit sur le chakra de la gorge.
Et Glastonbury a été construit sur l’axe de Marie-Madeleine, comme Vézelay ou Chartres.

Le lendemain, je sens pour la première fois le parfum des roses devant la maison et je ne mouche plus.
Je n’ai pas envie de partir. Je prends le bus, l’avion, mais je ne pars pas vraiment.
Cet endroit d’ouverture aux règnes, aux mondes et au vivant, je l’emporte avec moi.
Ce lieu de vibration, j’y habite, pour longtemps.

Début juillet, rentrée à Paris, je n’ai pas fini mon texte.
Je le savais, il me faudra jusqu’à l’automne.
Pour le faire entendre. Sur une scène. Dans la lumière.

30 juillet 2018
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