Le prix Max Jacob Étranger à Mohammed Bennis

Le prix Max Jacob étranger vient d’être attribué à Lieu païen, du poète marocain Mohammed Bennis, que L’Amourier éditions a publié au printemps 2013 dans une traduction de l’arabe par Bernard Noël, à laquelle Bennis lui-même a collaboré, lui qui, par ailleurs, à côté de Mallarmé ou Bataille, traduit Bernard Noël en arabe.
Leur collaboration dans ce double mouvement qui les mène chacun à interroger la langue de l’autre – et par conséquent en retour la sienne propre – dure depuis longtemps ; c’est ce que montre la page « Du même auteur » de ce dernier livre de Mohammed Bennis.
Le prix Max Jacob étranger lui sera remis le 5 mars prochain à Paris, au CNL.

Il y a sans doute quelque chose de provocateur dans ce titre de Lieu païen, s’il est vrai que Mohammed Bennis ne cesse d’affirmer son refus et sa condamnation des différentes prises de pouvoir des islamistes dans les pays arabes, en même temps qu’il dénonce le chaos à quoi conduisent ailleurs les économies de marché : il lui semble que quelque chose d’essentiel à l’humanité risque d’être définitivement perdu, alors que pourtant les révoltes arabes menées par la jeunesse semblaient promettre « la naissance d’un monde arabe nouveau » [1]
Et ce quelque chose, c’est la dignité des hommes, laquelle implique « liberté, justice et droit. »

Or c’est, n’est-ce pas, la fonction de la poésie que, par la sauvegarde de la langue à laquelle elle se consacre, de réinventer ce « lieu païen », c’est-à-dire libéré des tutelles morales, politiques ou esthétiques qui le dénaturent en l’asservissant à leurs diktats.
Un puissant mouvement lyrique, qui puise dans la tradition de la poésie arabe, si amoureuse des images, si inspirée par le désir de célébrer la profusion du réel, anime le chant impatient et impérieux de Mohammed Bennis.
Cependant ce chant est libre : il subvertit les formes, bouleverse les normes, et c’est en cela aussi qu’il est païen, en cela qu’il parle à notre temps, qu’il est rebelle aux dévotions anciennes ; il invente au contraire une nouvelle adresse, en prise avec la démesure de ce temps, avec les risques que fait peser sur la parole la difficulté d’être d’une époque perdue, sans repère fiable, où, jour après jour il faut frayer au corps, par-dessus les abîmes et leurs vertiges, un chemin de liberté :

Chemin – qui me donna l’ordre

Avance
en compagnie de la fission du sable
Lieu fixé dans l’œil
lieu unique
où se lève une aube trouble
celle qui éclaire la région
nommée par moi l’impossible

Tes lignes se courbent
pour toujours
tu salues leur nudité

Monte tes échelles d’orphelin
couleur d’argent
et tu apercevras
mon signe sur les palmes

Ici sur les confins
un lieu se protège du sang
dont l’origine est perdue

Ton lieu à toi
est lisse
Ses yeux sont fixes
Il t’invite à faire durer l’inconnu
Double tatouage
La nuit du feu
prolonge la violence du départ [2]

28 février 2014
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[1Voir l’entretien d’Alain Freixe avec Mohammed Bennis, dans le Basilic.

[2In Lieu païen, « Désert au bord de la lumière », p. 106-107.