Masquer la lumière et la révéler

Une nouvelle étude en clair-obscur de Max Milner à partir du tableau de Rembrandt Les Pèlerins d’Emmaüs conservé au musée Jacquemart-André.


[...] rien ne peut égaler l’inscription du mystère dans le tableau que le jeune Rembrandt réussit en faisant du Christ lui-même l’obstacle qui masque la lumière.
écrit Max Milner, dans son livre Rembrandt à Emmaüs, paru chez
José Corti.

L’auteur d’un récent essai sur l’ombre — une note sur cet essai par Anne Gourio, dans le Nouveau Recueil en ligne sur le site de Jean-Michel Maulpoix —, expose le problème pictural de la reconnaissance du Christ, après sa résurrection, par deux de ses disciples dans l’auberge d’un village nommé Emmaüs, en étudiant un tableau de Rembrandt, conservé au musée Jacquemart-André : Les Pélerins d’Emmaüs.
Dans un livre magnifique, passionnant, concis, d’une intelligibilité qui ouvre le regard, Max Milner décrit, écrit à partir d’ une “chose noire” à contre-jour, l’inscription du mystère de la scène de l’Évangile racontée par saint Luc.

Entre voir, savoir, croire, le professeur émérite de l’université de Paris-III approche comparativement plusieurs tableaux (et dessins et deux eaux-fortes) de Rembrandt, Titien, Véronèse, Caravage, en regardant le visible et l’invisible de ce qui se passe entre les visages, les regards, les gestes des personnages représentés, les caractères très précis qui les distinguent, leurs places à table, les lieux de la “reconnaissance” mis en œuvre pour représentrer Les Pèlerins d’Emmaüs.
C’est Paul Ricoeur (
Parcours de la reconnaissance, Trois études) qui est sollicité pour dire la polysémie du mot “reconnaissance” que l’espace pictural du Rembrandt du musée Jacquemart-André exprime en déplaçant la lumière de l’épiphanie de la figure du Christ à la silhouette noire de son corps qui irradie à contre-jour.

Quand Rembrandt renonce et revendique à la fois le moyen paradoxal de son art d’inclure dans la peinture un passé et un avenir, le geste de reconnaissance des Pèlerins d’Emmaüs est en même temps un geste de soumission et d’amour. Le passé c’est le corps de Jésus tel que les disciples l’ont connu de son vivant, l’avenir ce sont les contours lumineux de la silhouette christique tels qu’aucun regard, sauf venu de l’âme, ne peut restituer.
Ce qui inter-esse le peintre c’est L’Envers du visible, “l’impensable coïncidence” de deux moments distincts en un seul instant : la rencontre des pèlerins avec l’étranger sur le chemin et la révélation de sa présence divine autour de la table.
C’est la “rétrospection” qui se donne à voir (ou mieux à contempler) dans ce tableau, figurée par une présence qui n’est pas visible grâce aux regards portés sur elle, mais grâce au regard intérieur qu’elle fait naître en établissant un lien avec l’ “après-coup” à jamais délié du récit de Luc : « Or quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. » (Luc 24, 13-35)

En soulignant le caractère audacieux du contre-jour qui découpe la silhouette du Christ sur le fond éclairé du mur, l’auteur ne prend pas seulement en compte l’exploit technique du peintre. C’est la manière dont ce tableau ainsi réalisé fait [perce]voir la scène qui est surtout analysée.
Le corps du Christ cache la source de la lumière.
Seul un corps diaphane, absent, lointain et séparé permettrait de voir la masse indistincte du disciple à genoux et redonnerait sa clarté à l’espace tout autour de la table d’auberge et au visage du disciple qui recule derrière le meuble devant la révélation du prodige.
Le clair-obscur met en lumière le doute comme un enfouissement dans une ombre nécessaire, symbolisant peut-être ce que les mystiques qualifient de “foi obscure” et Max Milner éclaire la manière dont le peintre transmet l’apprentissage d’un regard dans le noir en rendant visible ce qui d’un Être qui fut vivant se projette dans l’au-delà.

Celui qui est reconnu grâce à son ombre plutôt qu’à son visage lumineux dans le tableau du musée Jacquemart André, sera représenté pâle, amaigri, souffrant, dans le tableau postérieur conservé au Louvre, avec une figure très particulière, presque indéfinissable.
Les dernières pages du livre sont révélatrices de la quête éperdue du génial peintre qui s’obstinera toute son œuvre à chercher l’expression picturale lumineuse d’une présence invisible, après l’avoir trouvée d’emblée : « c’est le tableau tout entier qui parle de résurrection », l’espace de la reconnaissance est pensé en peinture, avant de l’être en théorie.

10 avril 2006
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