Réédition de Vivre

Réédition de Vivre

Dans sa préface de mai 2003 à la réédition de Vivre (Folio 3917), Pierre Guyotat écrit : « Les textes qui suivent, publiés ensemble en 1984, recouvrent une période de crises (1972 à 1983) résolues au terme d’une dégradation du corps accompagnée d’une transformation hallucinatoire de la réalité, dans un coma début décembre 1981 (on trouvera dans les derniers textes de ce recueil des images de cette traversée mortelle). Comme si le drame artistique ne pouvait se pacifier et s’ordonner qu’au contact d’une menace organique et métaphysique supérieure. [...] Mes engagements politiques d’alors et le langage partisan qui quelquefois les exprime ici, ne traduisent que la volonté, toujours actuelle, de vivre en même temps mon désir de Bien d’homme privé et de citoyen humain, et la violence blasphématoire de mes fictions - à travers laquelle je sais maintenant que je mets au jour quelques éléments fragiles d’une réalité, d’avant et d’après l’Histoire : restes et prémonition. »

Ce recueil d’écrits et d’entretiens s’ouvre avec « Langage du corps » : « des notations, anciennes ou récentes, relatives à ce rapport que je vais décrire entre l’écriture et la masturbation », dont Pierre Guyotat avait donné lecture au colloque de Cerisy de 1972 consacré à Antonin Artaud et Georges Bataille. Ce rapport est décrit par un recensement des lieux, des tissus, des bruits, des matières, des couleurs, des odeurs, des sensations de toucher, des habitudes de latéralisations qui accompagnent ces deux pratiques.

Les textes suivants scandent une décennie de travail. Ainsi, dans « Cassette 33 longue durée », à partir d’un entretien avec Mathieu Lindon, Denis Jampen et Dominique Savoye, paru dans la revue Minuit en mars 1977, il dit : « ...emporté par cette nécessité, cette folie, de faire à tout prix de l’écriture une musique, j’ai tranché dans l’écriture traditionnelle, dans celle surtout qui, à mon sens, est la plus belle, celle de l’âge dit préclassique français, où l’on écrivait dans la même langue et souvent avec une égale efficacité émotionnelle, à la fois des écrits dits de fiction, des lettres, des adresses, des suppliques, des sentences de mort pour sorcellerie ou sodomie, des commentaires de tragédie, et en même temps des traités de science et de technique. Cette superbe écriture qui savait prendre ses distances avec son objet, ses objets, je lui tranche ses articulations, inutiles aujourd’hui, et je lui fais ingérer, rétrospectivement, tout ce que, pour des raisons politiques, religieuses, administratives, et autres, elle refoulait, à l’époque, de toutes les langues minoritaires du royaume, et rétrospectivement, je l’accentue avec les éléments phoniques de ce qu’il faut bien maintenant appeler un nouveau parler, celui de l’immigration en France. [...] Ce parler français immigré est provisoire. Aussi je lui substitue progressivement le lexique et l’accentuation du parlé, qui ne l’est plus, de ma région natale, le franco-provençal. Alors seulement, une fois tous ces parlers, ces langues [...] s’amenuisant, se taisant dans mon écrit, je pourrai enfin écrire ma propre langue... »

« L’apostrophe généralisée », préface de Jacques Henric dans l’édition de 1984, ici devenue postface, termine cette bonne façon d’aborder l’œuvre de Pierre Guyotat.

6 mai 2003
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