Restauration de la Rotonde

(La souris bouge, la perspective de l’image aussi.)

« Une ville commence le devoir, qui, avant le temple, même les lois, rudimentaire comme l’instant, trouve, en la curiosité quand il n’y aurait que cela ou attente de ses étages divers d’habitants, motif à rendez-vous fervent : surtout qu’impartiale elle doit, à la surprise d’art, rien de moins ni de plus, une figuration. »

(Stéphane Mallarmé, Divagations, Grands faits divers, 1897, Poésie/Gallimard, 2003.)

L’architecture est la réalisation d’une photo mentale. Celle-ci peut prendre aussi la forme d’un dessin, basé par exemple sur les modèles de l’Antiquité, ou emprunter les voies de l’Utopie : Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) combina les deux, et Charles Fourier s’inspira des Salines royales d’Arc-et-Senans, construites en 1774 près de Besançon, pour imaginer son fourmillant Phalanstère.


« Avant que la nuit ne couvre de son voile obscur le vaste champ où j’ai placé tous les genres d’édifices que réclame l’ordre social, on verra des usines importantes, filles et mères de l’industrie, donner naissance à des réunions populeuses. Une ville s’élèvera pour les enceindre et les couronner. » (Claude-Nicolas Ledoux)


A Paris sont encore visibles quelques « barrières » construites par Claude-Nicolas Ledoux à partir de 1785 : la Rotonde de la Villette, qui date de 1789, située place de la Bataille de Stalingrad (19e arrondissement) est toujours posée comme une massive soucoupe volante (concurrençant celle, blanche et communiste, de la place du Colonel-Fabien) qui aurait atterri là sans crier gare, venue tout droit de l’époque révolutionnaire.

Ce vaisseau de pierre et son environnement sont en cours de rénovation : le chantier devrait durer jusqu’à la fin de l’année. Une photo aérienne de Yann Arthus-Bertrand, parue dans Le Journal du Dimanche du 29 janvier dernier, survole la Rotonde et le serpentin du métro que l’on repère la contournant au plus près. Mallarmé, encore : « Avec commodité, pour chacun, à sa portée selon une envergure de journal éployé ».

Mais une fois assis sur la banquette du train sur pneus lui-même, en se laissant bringuebaler sur un rythme de boggie-boggie jusqu’à la station Stalingrad, on frôle en hauteur ce bâtiment à l’inquiétante étrangeté : pourquoi a-t-il survécu aux plans du baron Haussmann, cet « artiste démolisseur » (sa propre définition, selon Walter Benjamin), comment est-il demeuré insensible face aux transformations imposées de la ville ?

Sans doute la sourde puissance qui émane de cette construction était-elle capable d’impressionner et de dissuader ce que Peter Greenaway nomma dans son film Le Ventre de l’architecte. Car pour frayer un chemin rectiligne au métropolitain, on faillit raser, en 1902, cet ancien poste des barrières d’octroi, douane réglementant l’entrée des marchandises dans Paris.


Or, il suffisait simplement de modifier le tracé des voies du chemin de fer urbain qui roule ici, à l’air libre, avant de regagner ses ténèbres habituelles.
Les deux escaliers qui mènent aux terrasses, conçus par l’architecte Bernard Huet, il y a quinze ans, seront néanmoins détruits au profit d’un passage percé dans le talus du quai de la Loire.

La Rotonde (n’est-ce pas déjà un nom gastronomique célèbre, boulevard du Montparnasse ?) abritera un « café culturel » et divers aménagements seront installés dans les anciens Magasins généraux qui bordent le bassin de la Villette, flanqué désormais de ses deux cinémas MK2 avec leur petit catamaran pour les relier l’un à l’autre (Isabelle Autissier n’était pas à la barre le matin du samedi 4 février).


Devant cette Rotonde déserte, mais classée dans « l’architecture parlante » (Jean Starobinski), on se plaît à imaginer les files de marchands venant solliciter, sous la Révolution, le droit payant de faire entrer leurs produits dans la capitale. Couleurs des vêtements, apostrophes, rires, l’animation était sûrement permanente, même si l’aspect majestueux de l’édifice à colonnades en imposait, forcément.

Ces foules disparues, que sont-elles devenues ? La Rotonde est vide pour le moment, quelques rares piétons passent devant elle sans trop savoir quelle fut son histoire, malgré une « sucette » noire et rouge de la mairie de Paris, plantée devant l’un de ses murs, qui en établit un bref résumé.

A la fin de l’année, la place de la Bataille de Stalingrad sera, dit-on, définitivement pacifiée, et la station de métro Jaurès, tout à côté, acheminera plus de promeneurs qu’avant la « restauration », les cinémas se rempliront sans interruption, et le canal de l’Ourcq verra le nombre de ses mouettes s’accroître, attirées par l’abondance des miettes de nourriture laissées par des cinéphiles à sandwiches.

Tous les amoureux d’un plan d’eau en ville savent qu’il s’agit d’un spectacle gratuit et beau : le miroir toujours changeant de la couleur du ciel et des nuages insaisissables.

Mais ici, sous l’œil panoptique de la Rotonde, s’étend l’évidente ombre portée de son architecte.

Pour tirer des plans sur Internet :

http://www.histoire-en-ligne.com/article.php3?id_article=208
http://www.culture.fr/PublicItems/evenements/886/232106
http://fr.structurae.de/persons/data/index.cfm?ID=d000792
http://www.mairie19.paris.fr/actualites/amenagements/amenagements01.htm
http://jacquesmottier.online.fr/pages/ledoux.html
http://www.paris-lavillette.archi.fr/
http://petergreenaway.co.uk/

A lire également : Les architectes de la liberté, Annie Jacques et Jean-Pierre Mouilleseaux, Découvertes Gallimard, 1988.

6 février 2006
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