Un équipement de survie

(La souris vole aussi.)

"La ville a des remparts en bois peints : nous les découperons pour les coller sur notre livre."
Max Jacob, Le Cornet à dés.

Lorsqu’il m’arrivait de marcher Boulevard Bonne-Nouvelle, j’étais sans cesse étonné, émerveillé même, par le nom de cette librairie : L’Equipement de la pensée. L’audace du titre aurait pu figurer en couverture d’un roman ou d’un manuel de philosophie ! J’avais déjà pris des photographies de cette inscription à plusieurs reprises, car je doutais de la pérennité de l’invention nominale et du lieu qu’elle désignait ainsi, imaginant son rachat futur et sa transformation probable en distributeur automatique de hamburgers ou de tee-shirts pour adeptes de skate-board.


Située sur une sorte de balcon de bitume avec rembarde, cette longue boutique défiait les automobilistes, qui avaient le temps de lire l’inscription qui les surplombait et devait les faire s’interroger sur "l’équipement" qui n’était pas forcément en option dans leur propre véhicule ; les passants, eux, pouvaient s’attarder devant les présentoirs installés sur le trottoir et chercher des ouvrages à prix réduits, pour la plupart artistiques ou historiques, soldés mais encore neufs par leur contenu.


Quand, le 7 septembre dernier, je décidai d’aller y faire un tour, je m’aperçus de loin, au-delà de la toujours étrange porte Saint-Denis, que la raison sociale de la grande boutique ne portait plus le même nom : la dénomination Mona Lisait avait remplacé, à ma grande déception, la phrase énigmatique qu’un André Breton eût adorée (les passages Meslay et Prado sont tout près).


Il est d’ailleurs étonnant que ce magasin puisse encore vivre sur la rive du boulevard Bonne-Nouvelle, un axe de circulation et d’encombrement intense, qui côtoie les deux portes monumentales antiques, ravalées périodiquement avant qu’elles ne récupèrent quelques années plus tard, avec persévérance, leur couleur de suie gazolée. Impossible en tout cas de se garer en voiture pour choisir un livre de chez Taschen !


Il est vrai que ce quartier n’est pas vraiment "intellectuel" : il comprend des théâtres de boulevard (c’est logique), des magasins de vêtements, de chaussures, des coiffeurs, des restaurants à cuisine rapide : un marchand de livres apparaît donc là comme une erreur géostratégique autant que marketing.


A 10h.30, c’est cependant ici le grand remue-ménage. Il faut pousser les éventaires montés sur roulettes et supportant des piles de livres d’art, d’histoire, de géographie, et même de littérature. Certes, les dernières productions éditoriales (les 683 nouveaux romans de la rentrée) ne sont pas du tout au complet, il y a des spécialistes pour ça, mais, en cherchant bien, on peut trouver, à l’extérieur ou dans l’antre même, un peu sombre, de la librairie, ce qui peut nous intéresser. Un jour, les nouveautés finissent bien par être soldées.

"Oui, c’est un travail surtout physique", me dit Laurent Perrin, un des vendeurs affables, en train de jouer au déménageur. "Tous les jours, il faut sortir puis rentrer le matériel, et c’est lourd, ce n’est pas comme dans une autre librairie de notre chaîne, celle de la rue Pavée (dans le 4ème), dans laquelle j’ai longtemps travaillé, et où tout est pratiquement installé à demeure."

La responsable de ce Mona Lisait-là s’appelle Farida Morreel (les Mo se rencontrent...) : elle m’explique que l’enseigne L’Equipement de la pensée a été remplacée, il y a deux mois, par celle qui fait une allusion amusante à la Joconde, car il s’agit d’un ensemble de librairies de solde et d’occasion (six à Paris, une dans l’Usine Center de Vélizy-Villacoublay, une autre à Toulon) qui devaient, pour des raisons juridiques, arborer la même marque commerciale. Un journal du "groupe" doit d’ailleurs bientôt être édité à l’intention des clients et des séances de signatures organisées ici même.

"Mais, me confie Farida Morreel, je ne désespère pas de faire figurer, pour une nouvelle signalétique du magasin, et sous forme de "base-line", la mention "L’Equipement de la pensée" que vous regrettez autant que moi !"

[ Mail d’un lecteur, reçu le 3 novembre :
L’équipementier de la pensée s’appelait René Baudoin. Il a commencé à
ouvrir des librairies dès le milieu des années 70. Il est mort en 1999,
sur son vélo, renversé par une voiture. Dans la rubrique nécro du Monde
daté du 8/09/1999, Pierre Drachline écrit ceci : "Fraternel et généreux,
René Baudoin aimait aussi les femmes, le vin, la vie. Il n’aura pas eu le
temps d’aller jusqu’au bout de ses impatiences.
"
Olivier Bailly ]

Il est onze heures, Paris s’est éveillé depuis longtemps. Des passants feuillettent les livres dehors, même si le temps qu’il fait est mitigé. Les nuages gris tournent aussi vite que les pages. A l’intérieur de la librairie, on remarque en bonne place des ouvrages d’art, dont un dédicacé par Pierre Klossowski, des recueils ésotériques, des études d’ethnologie, des récits de voyages... Tout cela ressemble un peu à une grotte mystérieuse où l’on pourrait aller de surprise en surprise si l’on avait le loisir de fouiner là pendant des heures.


Même barrés d’un trait rouge, rabaissant leur valeur "faciale", les ouvrages présentés demeurent pourtant identiques à ce qu’ils étaient à l’origine : les lignes ou les illustrations en couleurs n’ont rien perdu de la force de persuasion qui leur fut imprimée à l’origine. L’occasion de li(v)re est ainsi toujours présente : il s’agit sans doute, après tout, d’un équipement de survie.

A saisir :

http://classicreader.com/author.php/aut.131/
http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/FC33503EA8AC4E1AC12570990047D95B?OpenDocument&sessionM=2.2.2&L=1

11 septembre 2006
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