Voix dans le noir

Voix dans le noir


Nous manquaient le son des paroles cachées au fond de l’espace-temps, les toques de fourrure et l’odeur du thé ; les voix dans le noir qui font les beaux livres
Olivier Cadiot, Providence, POL, Paris, 2015

Les trous de lumière bullaient dans la rivière. Mois des aurores jeunes. Au soleil tiède, on sirotait à la paille dans des mugs de faïence une vase légère et aérée. On s’allongeait sous le saule sur des tapis d’Aster blancs. On ignorait notre solitude comme Adam et Eve ignorent qu’ils sont nus. La solitude dans la chênaie était notre état de naissance : trouvés sous les ramures, recueillis par une louve, leurs mères ne viendront plus jamais les chercher. Les noms de famille n’enracinent pas les hommes comme dans les cépées de bouleaux. Qu’importe.

On chantonnait nos chansons douces et amères telles citrons jaunes bien zestés, comme pour en propager l’effet dans la vallée. L’air de rien, vaille que vaille, tant va la cruche à l’eau - rien ne passait. On était prêts. On assistait à toutes les calamités à peine penchés sur le bord du Vésuve. La température de l’eau variait selon notre degré d’immersion, genou taille nuque, quand du moins on était certains des limites de notre propre corps. Ce qui n’était pas un constat quotidien.

On lisait le journal. On faisait des poèmes de titres, on regardait la télé en coupant le son remplacé par le chant des pluviers dorés.

On voulait échapper à la musique des vers. On en avait ma claque des rimes bien trempées et des pages ribambelles de tisanes à mémé fières de leurs certitudes du dire.

Et un jour. On a sauté hors de la barque. Qui nous avait précipités ? Quelle folie nous prenait ? Rivière sans retour on a arrêté de jouer les Marilyn qui ne savent pas faire trois accords de guitare. Robert Mitchum a flanché, les indiens ont bien failli nous capturer. Ils se bidonnent encore de nos pauvres mines pâles. Qu’est-ce que c’est que ces petites veines sur leurs bras maigrichons que nul rayon ne tanne sur le vieux continent ? Les îles accrochées dans les arbres ne nous étaient plus d’aucun secours.

Nos bouches demeuraient muettes comme l’antre asséché des cavernes où l’alcool n’atteint plus. Nos voix lorsqu’elles sortaient de nos gorges atrophiées étaient celles d’enfants de 5 ans sans électricité. Nous pouvions être émus de nos propres errances. Un beau matin, un jour terrible : nos personnages nous tancent, nos images nous échappent, on a peur de parler, le petit roi est mort.

Quand nos voix se rebellent on fait moins les malins. Comment survivre parmi nos propres créatures qui nous devancent, nous sèment et nous mènent où. Sur des chemins tracés par de telles forces vives, lâchées en pleine campagne, Narcisse et Echo virevoltent en Jean Converse dans la plus pure jeunesse de leur mythe. Le temps du surgissement, éternellement suspendu, celui qui ne connaît ni fin ni début, se déploie dans toutes les dimensions et écrase nos cerveaux mous de simples chronologues. Nous ne connaissons plus les personnages que nous avons créés. Ils nous dévorent. Ils vivent mieux que nous-mêmes. Nous sommes trop de voix à l’intérieur d’un seul, qui se voit pétrifié.

On devient vert pomme dès le lever du jour face au miroir de la salle de bain, attaqués par l’angoisse. On doute, on colle l’oreille contre la paroi pour mieux guetter les bruits qui résonnent à l’intérieur de l’immeuble. Doucement on appelle. Puis de plus en plus fort, et quelqu’un nous répond. Aurions-nous un ami ? Un ami et puis deux, qui sont-ils ? Atteints du même mal inconnu qui nous hante, mais sous une autre forme. Pas besoin d’expliquer le A du B du Comment Quoi, ils fabriquent comme nous des formes qui prennent vie, c’est leur manière à eux, aussi, de vivre entre les lignes. Ensemble on se retrouve presque debout. Et il redevient même possible de se tenir sur une seule jambe. On est prêts pour une sorte de danse au bal des éclopés. Si tu ne peux plus vivre avec tes voix, réponds-leur et fais-leur un bel appartement tout neuf, sur mesure. Serait-il donc envisageable que dans ce théâtre d’éprouvés nous retrouvions l’espace d’une respiration commune ?

Il n’y a plus qu’à tout réinventer. Des dimensions nouvelles. Un écrin tempéré pour nos pas petites folies douces. On élabore, on fabrique un décor, on met une blouse ou un joli costume, on fait de pures chorégraphies pour vies aveugles, rêves vieux et vibrants qui reviennent. On met des couleurs sur la scène et des mots qui recomposent l’ensemble. La bande son défile à l’envers. Des accords inouïs côtoient de vieilles saveurs. Tarte tatin revisitée dit la carte du bar branché qui jouxte notre terrain de jeu. De toute façon on n’y met que rarement les pieds. Et à l’entracte on mange ensemble nos pique-niques de rillette de couleuvres, saveur entière du poivron rouge qui troue la langue. On se laisse faire par la joie de créer ensemble. On reprend pied peut-être, on ne baisse plus les yeux sur notre honte.

Ce n’est pas une nouvelle forme de maîtrise. Ce n’est pas l’abandon non plus. Qu’ils nous foutent donc la paix avec leur lâcher prise. On ne lâche jamais rien. Jamais, Rien. On consent, voilà tout. A faire de notre mieux avec ce qui nous trouve et non ce qui nous vient. Nous avons plusieurs mondes. Animons ces pauvres et puissantes images qui nous bougent. Puisqu’on se doit de vivre. Et gardons l’élégance, voulez-vous ?





Frédérique COSNIER – Juin 2017 – avec des photos du spectacle « Providence » (Cadiot / Lagarde / Poitreneaux) réalisées par Pascal Gely. http://www.pascalgely.fr/ . Photos 1, 2, 3, 4 et 5 ©Pascal Gely, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Photo 6 ©Frédérique Cosnier

25 juin 2017
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