Benoît Artige | Figures libres, Frans Brüggen

Chaque instrument de musique a ses grands chambellans : le piano a, par exemple, Glenn Gould et Martha Argerich ; le violon, Yehudi Menuhin et Stéphane Grappelli ; la trompette, Miles Davis, et la guitare, Baden-Powell. La flûte à bec a Frans Brüggen, le seul peut-être à s’être tant mis au service de son instrument qu’il s’est métamorphosé au fil des ans d’homme-souffle à homme-roseau ainsi que l’attestent les vidéos que l’on peut trouver sur internet, aux deux âges extrêmes de sa vie d’artiste : l’une où, à vingt ans peut-être, assis sur une chaise au milieu d’un studio de télévision plongé dans la pénombre, il interprète la troisième Fantaisie de Telemann, sous les traits d’un putto grandi trop vite flottant dans ses vêtements d’écolier sage, avec des joues pleines que l’on imagine roses malgré le noir et blanc, et avec des bras, des mains et des doigts trop longs eux aussi, comme la ramure courbée d’un arbre qui semble vouloir retenir le cylindre troué à peine extrait de son tronc ; et puis, soixante ans plus tard, non plus à la flûte, mais à la baguette, dirigeant du Mozart ou du Bach, une silhouette décharnée et grise, presque squelette, comme si le souffle, à l’approche de la mort, s’était échappé définitivement du corps : à force de convoquer toutes les ressources de son instrument, le musicien les a épuisées, est devenu morceau de bois lui-même, tentant de transmettre aux autres, par ses gestes fragiles, le souffle disparu. A cette ultime image d’un parcours d’extrême dénuement font toujours écho en moi les mots de Philippe Jaccottet - seuls les poètes savent ainsi ranimer les beaux et douloureux vestiges de nos existences - dans Cahier de Verdure : « Si on pouvait encore tirer de cette maigre flûte que l’on est, un air, un dernier air avant d’aller rejoindre les pauvres vieux os qui n’ont plus de visage et de nom que dans votre cœur… »

16 juin 2021
T T+