{titre}

Julie Birmant / conversation avec André Markowicz sur sa traduction de L'Idiot

cette conversation a eu lieu à Nancy, festival Passages, le dimanche 6 mai 2001

Julie Birmant a longtemps travaillé pour Alternatives Théâtrales, elle collabore aussi à France Culture

le site du Centre Dramatique National de Nancy, où on trouvera les autres conversations avec Markowicz, transcrites par Julie Birmant

retour remue.net

retour page Markowicz

La seconde conversation de Markowicz : L'Idiot de Dostoïevski

Dostoïevski commence à écrire L'Idiot en 1867. Il lui faut un an pour se rendre à l'évidence : le roman qu'il écrit n'est pas celui qu'il veut. Ce sera le point de départ des Démons, mais l'auteur ne le sait pas encore. Il abandonne donc ce qu'il a écrit. Pourtant trois semaines plus tard il lui faut remettre un manuscrit à son éditeur qui lui a accordé une avance. C'est ainsi qu'il écrit la première partie de L'Idiot, cinq cents pages, en trois semaines.
L'histoire de L'Idiot : Le Prince Michkine, jeune homme épileptique, à moitié débile, rentre de Suisse. Dans le train, il rencontre Rogojine qui lui parle de Nastassia Filippovna. L'Idiot, c'est l'histoire de l'amour de ces deux hommes pour cette femme. Mais c'est aussi tout autre chose.
Quand Markowicz commence la traduction de L'Idiot, il a mal aux dents et va donc souvent chez le dentiste. C'est là qu'il lit une interview de Caroline de Monaco qui prend parti contre la corrida : "les taureaux sont des hommes comme tout le monde, dit-elle." Dans la même journée, Markowicz tombe sur une phrase qui le frappe : quand Muichkine arrive à Pétersbourg, il est reçu dans la maison du Général Épantchine, et voici ce qu'il dit : "J'aime beaucoup les ânes parce que l'âne est un homme utile et beau." Pourquoi dit-il que l'âne est un homme ? Il y a beaucoup d'ânes dans la Bible. C'est un symbole du Christ. (Mais c'est aussi dans une autre imagerie, celle du Moyen-âge, un symbole du Diable, de l'ignorance).
Ce qui fascinait les contemporains de Dostoïevski : c'est le premier roman qui commence dans un train. Or un des personnages du roman, Lébédev, parle du réseau de chemin de fer comme de l'étoile Absinthe (l'astre qui tombe d'une ciel quand la troisième trompette de l'Apocalypse retentit).
Markowicz ne cesse de préciser : "C'est volontairement que je suis aujourd'hui désordonné ; je voudrais montrer que c'est dans le désordre que le traducteur commence à comprendre..."
Toujours chez le Général, le Prince Michkine évoque la peine de mort. (Dostoïevski sait de quoi il parle. Il a été condamné à mort en 1849 et aussitôt gracié, mais le tsar a demandé qu'il ne soit averti de la grâce qu'une fois cagoulé après que les soldats aient crié : "En joue !") La conscience du condamné à mort, au moment de l'exécution, fonctionne en accéléré, commune "mackina", dit le Russe ; ce qu'il ne faut pas forcément traduire par machine. Au dix-neuvième siècle, on emploie ce mot pour désigner la locomotive.
L'idiot, un monde d'araignées et de mouches.
L'araignée, c'est pour Dostoïevski l'innommable (aussi bien effroyable que sanglant et sordide). Elle tresse un réseau, une toile, et elle attend.
Un même thème : celui de la locomotive, du scarabée, de l'araignée qui attend le sang et qui est au centre.
Les mouches. Lors de la fête à l'occasion de son anniversaire, Nastassia Filippovna demande à chacun de raconter la pire crasse de sa vie; Le Général raconte que lorsqu'il était jeune, il a sermonné pendant un temps infini une vieille dame qui lui avait volé une écuelle. Quand il s'est arrêté, il s'est aperçu qu'elle était morte. Elle est "morte comme une mouche qui aurait porté sur ses épaules la malédiction de siècles". Et quand Nastassia Filippovna meurt, s'envolent aussi des mouches.
L'Idiot raconte aussi l'histoire du Christ qui revient sur terre. Le seul personnage qui soit bon et pas comique (comme l'est don Quichotte), c'est le Christ. Michkine le dit (et c'est encore une parole de l'Apocalypse) : "La beauté sauvera le monde." La beauté qui surgira après l'embrasement du monde, dans le renouveau.
L'Idiot est le roman du trop, de la terreur donc. Un trop qui se sent dans le rythme : écrire cinq cents pages en trois semaines, c'est définitivement TROP. Le monde est trop. Il y a trop de choses dans le monde.
L'Idiot, le roman du double et de l'impensable.
Rogojine et Michkine sont les deux face d'une contradiction, indissociables. Rogojine, c'est la Passion, la destruction. Nastassia Filippovna le préférera (sachant qu'elle en mourra) à Michkine, à sa douceur. Le Christ est bien pire que le diable. Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?

Quand on traduit ce roman, on s'aperçoit que, sans cesse, par des adverbes (par exemple), Dostoïevski met en doute ce qu'il vient de dire. Mais à un moment quelque chose devient clair, et c'est le chaos total. Chaos total qui se donne à lire dans la scène ou Nastassia Filippovna brûle les 100 000 roubles que Rogojine a déboursé pour l'acheter. Le feu, le chaos, le délire et la promesse de renouveau. (La thématique rappelle celle de Visage de feu, monté par Korsunovas.) D'abord, précision sur les 100 000 roubles. C'est une somme tout à fait abstraite sachant qu'un bon salaire s'élève alors à 30, 40 roubles ; que Raskolnikov tue pour 20 kopecks. Et cette somme délirante, Nastassia Filippovna la jette au feu, enjoignant à qui le veut d'aller les récupérer. C'est alors que Lébédev se met à positivement délirer. (Suit alors une citation du délire en question, une fois n'est pas coutume.) La plupart des traductions du temps de sa mère (professeur de russe) corrigeaient ce délire, tachaient de le rendre "normal".
L'Idiot est le premier roman où le centre est le chaos brut. C'est que la littérature ne doit pas être belle. Et l'on ne saurait sauver le monde qu'en le retournant complètement. C'est pourquoi l'épilepsie est une image centrale. Michkine est le premier héros épileptique de Dostoïevski (qui l'était lui même, qui se disait tel en tout cas, donc l'était.)
Dostoïevski décrit la crise d'épilepsie en trois phases. Dans la première, la phase de latence, tout se colle aux parois du crâne : des objets disjoints avec des yeux dans le dos. Ils nous regardent, ils ne bougent pas et attendent. La seconde phase est celle de béatitude absolue (pour laquelle simplement la vie vaut d'être vécue). La troisième phase est celle de la chute totale. Ça agit par accumulation jusqu'au moment où ça éclate, tout tombe alors et on recommence.
C'est ainsi que la conscience arrive au monde.
Ensuite Markowicz fait toute une démonstration sur les regards (le brun et le bleu) , sur les deux mots pour dire visage, le second s'employant uniquement pour le visage divin, celui des icônes ; c'est à celui-ci qu'il faut arriver, l'enjeu étant de réussir à faire sortir de l'image ce qui n'a pas d'image l'innommable quand tout vous regarde. (Mais je ne déploie pas plus loin ces idées, j'aimerais qu'il les reprenne, que je saisisse vraiment.)
La fin du livre. Meurt Nastassia Filippovna. Les deux hommes à son chevet. Son cadavre pue ; ils mettent un pot du "liquide de Jdanov", du déodorant. En Russe, l'expression qui dit ça pue, littéralement veut dire : l'esprit marche. "Tu sens ?" signifie tout autant "Tu entends ?" Et ce que tous traduisaient par "On marche" est en vérité "Elle marche". Elle : l'âme de Nastassia Filippovna.
C'est alors que les deux hommes éclatent de rire et deviennent fous. Ils ont vu et entendu l'esprit de Nastassia Filippovna.