Horticulture nucléaire

Zone bleue (3120) Le projet Zone bleue date de 2015. Je venais de publier Les Désœuvrés, mon premier roman, qui décrit la vie et l’œuvre d’une trentaine d’artistes de fiction. Je venais aussi de collaborer avec Stéfane Perraud, qui cherchait alors à produire des sculptures nucléaires, sans pouvoir ni toucher ni voir ces matériaux limites. Il avait besoin de récit, j’avais besoin de concret. C’est sur ce désir partagé de fictions et de mise en œuvre que nous avons fondé nos recherches communes.
Ensemble, nous avons imaginé et réalisé La Gorge du blaireau, un puits sonore, dans un village aux confins du Sundgau alsacien, et Soleil Noir, une machine à glace photovoltaïque pour retarder le réchauffement (absurde utopie climatique). Nous avons dessiné une carte d’Isotopia, île boréale, pleine de chasseurs et de chercheurs nucléaires, nous avons fait de l’alchimie, des films, nous racontons des histoires, nous en fabriquons d’autres.
La Zone bleue est l’une de ces fictions partagées. La fiction d’une forêt génétiquement modifiée et bleue ; une forêt faite pour marquer le paysage et garder mémoire, sur les millénaires à venir, d’un site d’enfouissement profond de déchets radioactifs, tel que la France imagine en construire un à Bure, entre la Meuse et la Haute-Marne. La Zone bleue est un monument mémoriel, une façon d’envisager et de raconter le futur qui s’ouvre à nous et les paysages que notre civilisation génère. Nous avons imaginé ce jardin nucléaire, son histoire, les luttes qui s’y sont tenues, ses cabanes, ses chênes, ses charmes, ses peupliers faux-tremble, ses vallées, ses lumières, ses bruits et ses visiteurs, à partir de la forêt de Bois-Lejuc. Là où doivent être installés, dans les années à venir, les tunnels de descenderie et d’aération du grand système souterrain de stockage de déchets radioactifs que projette d’implanter la France dans cette région.

L’idée de mettre en place une résidence d’écriture au lycée Jeanne-Baret de Montreuil, lycée des métiers horticoles, dans les classes de Saloua Toumi, de Mylène Meunier-Carus-Lenoir et de Xavier Perrotte, est venue comme un déploiement naturel de ce projet. Non seulement pour guider les élèves de BTS à travers cette fiction pastorale et les sensibiliser à la question du destin de nos déchets nucléaires, mais surtout pour penser avec eux ce que c’est qu’un paysage toxique et les moyens de le marquer. Quelles plantes, quels arbres choisir, quels chemins tracer, quelles stratégies mémorielles mettre en place pour que jamais l’on ne vienne creuser dessous ? À chacun des participants à ces ateliers, il sera demandé d’imaginer comment susciter l’étonnement, l’effroi, la curiosité, l’admiration ou le vertige du spectateur, pour ôter l’idée d’ouvrir la boîte. Muni de cartes de Bure, de la forêt de Bois-Lejuc, des galeries que l’on projette de construire à 500 mètres sous terre, mais aussi grâce aux lectures d’Hésiode, d’Aladin, des frères Grimm, de Don DeLillo, de John d’Agata, de Svetlana Alexievitch ou d’Antoine Volodine, mais aussi du fonds d’Archives gamma mis à leur disposition, chaque élève pourra imaginer, dessiner et raconter son paysage-mémoire, son paysage de fiction, sa façon à lui de marquer en surface un site toxique dans ses profondeurs, pour les dizaines de milliers d’années à venir.

26 juillet 2021
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